La nouvelle administration philippine sera-t-elle mieux disposée que la précédente à l'égard de la Société Générale de Surveillance (SGS)? A Manille, les proches du dossier l'espèrent. Le gouvernement du président déchu Joseph Estrada, acculé à quitter le pouvoir par une série de manifestations populaires fin janvier et remplacé par sa vice-présidente Gloria Arroyo, n'avait pas reconduit en l'an 2000 le contrat qui liait la SGS aux douanes philippines depuis avril 1987.

Aux termes de cet accord, l'un des premiers décrochés par la société suisse dans cette partie du monde, la SGS inspectait une bonne partie des importations à destination de l'archipel dans leurs ports d'origine afin de prévenir les tentatives de fraudes. Selon des sources internes, cette inspection a permis en moyenne aux autorités de Manille d'engranger 400 millions de dollars (environ 673,7 millions de francs) de revenus douaniers supplémentaires par an. Le non-renouvellement du contrat s'est accompagné d'une lourde ardoise impayée: à ce jour, l'administration philippine doit encore à la SGS plus de 200 millions de francs pour ses services rendus en 1999 et en l'an 2000.

Du côté de la SGS, l'attentisme prévaut. Des contacts ont été pris avec les proches de la nouvelle présidente Gloria Arroyo, très soucieuse de remettre l'économie de l'archipel sur les rails et de redonner confiance aux investisseurs étrangers, échaudés par la montée des tensions sociales et par les affaires de corruption ayant entouré le chef de l'Etat déchu. La nouvelle administration est en outre dominée par des personnalités liées à l'ancien président Fidel Ramos, qui a été l'un des plus ardents partisans des contrôles de la SGS, combattus en revanche par les douanes, furieuses de voir une bonne part de leurs responsabilités leur échapper.

«Il s'est passé aux Philippines ce qui s'est passé dans d'autres pays, comme l'Indonésie», confie un très bon connaisseur du dossier. «Nous avions avec nous les technocrates réformateurs, soucieux de bonne gouvernance. Nous avions contre nous le reste de l'administration. Dès que la volonté politique fait défaut, la SGS se retrouve sur la sellette.» Le cas des Philippines sera un test capital pour la société helvétique, qui s'efforce de reprendre pied dans une région où plusieurs de ses contrats gouvernementaux ont été récemment désavoués. La SGS reste bien sûr présente dans l'archipel, avec ses équipes locales de contrôle pour les normes ISO, son laboratoire de tests industriels et son centre de traitement de données financières.

Mais le contrat d'inspection des importations, appelé «pre-shipping» dans le jargon douanier, revêt une importance symbolique. «Toutes les études démontrent que les pays émergents de l'Asie du Sud-Est ont besoin de redonner confiance aux investisseurs, poursuit notre interlocuteur, étroitement impliqué dans les négociations avec le Vietnam, l'Indonésie, les Philippines et aujourd'hui la Thaïlande. Or, cette confiance reviendra si les règles sont respectées. La crise financière de 1997-98 a prouvé que la consolidation de l'Etat de droit était indispensable pour que la région retrouve le chemin d'une croissance économique durable. Nos inspections, comme celles offertes par nos concurrents, s'inscrivent dans ce contexte.»

La SGS n'est en effet pas la seule compagnie à offrir aux gouvernements ce genre de services. Il n'est d'ailleurs pas impossible qu'aux Philippines, la nouvelle administration conclue un contrat avec une autre firme pour parer aux critiques. La firme de Genève peut en revanche arguer, à juste titre, d'une très bonne connaissance de la région et de ses flux commerciaux. La SGS a dans le passé contrôlé les importations de l'Indonésie dans le monde entier. Elle a aussi fait ce travail au Pakistan, et contrôle aujourd'hui une partie des importations du Cambodge. Dans tous les cas de figure, et même si les responsables de la SGS se refusent à y voir un lien de cause à effet, ce type de contrôle rassure les institutions financières internationales. La crédibilité des gouvernements en place s'en trouve renforcée. «Dans un pays comme les Philippines, explique un responsable de la SGS, notre activité ne s'est pas limitée aux inspections. Nous avons formé des douaniers, installé des caméras à l'aéroport de Manille, effectué des transferts de technologie. Un contrat SGS est un partenariat.»

Région décisive

Dans les jours prochains, son ancien représentant à Manille, Serge Guillaume, va d'ailleurs s'installer à Bangkok pour tenter de développer à nouveau ces partenariats. Des négociations sont en cours avec la Thaïlande et avec l'Inde. Aux Philippines, l'épineuse question de la dette est pour l'heure mise de côté par les deux parties. «Le gouvernement philippin a reconnu cette dette lors de la visite l'an dernier du conseiller fédéral Joseph Deiss, affirme-t-on à l'ambassade de Suisse. «Une partie du montant est contestée, mais sur le fond, Manille ne refuse pas de rembourser.»

La SGS, de son côté, se garde de mettre de l'huile sur le feu. Un procès, conseillé par certains, n'est pas à l'ordre du jour. Il en va de la réputation de l'entreprise dans cette région décisive, et des bonnes relations futures de la société avec l'administration de l'archipel. «La politique de la SGS en Asie est une politique à long terme, confie un de ses anciens responsables. Nous voulons démontrer aux gouvernements de la zone que nos services leur bénéficient. Accroître l'instabilité ambiante par des poursuites judiciaires serait irresponsable et improductif.»