A Genève, la question était sur toutes les lèvres depuis l'annonce, le 10 mars dernier (lire Le Temps du 11 mars), de la création d'une nouvelle société chargée d'assainir les affaires à risque de la Banque Cantonale de Genève (BCGE): quels actifs y seront transférés? Des crédits pourris? Gagés par des hypothèques ou en blanc? Liés à des entreprises ou à des particuliers? La réponse, peu à peu, prend forme. Dans son édition de mercredi, la Tribune de Genève écrit que «les crédits à risques de la banque explosent à 6,6 milliards de francs». Au 1,4 milliard de crédits suffisamment pourris pour que l'établissement cantonal soit contraint d'effectuer des provisions s'ajoutent selon le journal plus de 5 milliards de francs de crédits gagés qui, eux, seront cantonnés au sein de la nouvelle entité.

De son côté, la cheffe des finances genevoises, Micheline Calmy-Rey, évoque la somme de 5,1 à 5,3 milliards de francs. La conseillère d'Etat défend cette option sans pour autant préciser comment ce type d'opération pourrait être financée. L'objectif de Micheline Calmy-Rey, c'est de réaliser à terme une opération blanche entre les incontournables pertes que cette société afficherait et les éventuelles bonnes surprises. Un autre scénario consiste à partager les crédits douteux entre la BCGE et l'Etat.

Selon Marc Fues, directeur général démissionnaire de la BCGE, «ces quelque 5 milliards représentent le potentiel des créances pouvant éventuellement être transférées au sein de la nouvelle entité». Cette somme impressionnante regroupe des crédits d'une valeur plus ou moins bonne. Ils seront gagés, contrairement aux crédits risqués en blanc (non couverts par une garantie) qui devraient continuer à être supportés par la BCGE. Des terrains, des immeubles, des villas, notamment gérés par la série de sociétés de «portage» créées par la banque, vont s'y retrouver.

Des actifs immobiliers sains vont donc se retrouver dans ce «parc». «C'est un véritable hold-up de l'Etat!» réagit un proche de la banque. A titre de comparaison, les créances hypothécaires de la BCGE s'élèvent à 11,2 milliards de francs: les crédits «en partance» représenteraient donc plus de 40% du total!

Option peu commune

Cette opération signe la volonté de l'Etat, et au premier chef de la socialiste Micheline Calmy-Rey, d'éviter de devoir faire éponger par les contribuables genevois – à un an des élections cantonales – de trop grosses pertes issues des prêts aventureux accordés par la BCGE et ses ancêtres (Caisse d'Epargne et Banque hypothécaire du canton de Genève). La prise de contrôle d'actifs immobiliers pourrait aussi permettre aux collectivités publiques de développer des projets d'aménagement du territoire ou de construction de logements sociaux, en particulier dans le quartier de Sécheron, celui qui est à l'origine d'une partie des ennuis de la BCGE.

Que pense la Commission fédérale des banques (CFB) de l'état d'avancement de cette opération d'assainissement? Selon François Tinguely, «avec 1,4 milliard de francs, les risques ont été correctement évalués. Ce montant a cependant nécessité une augmentation du capital de la banque d'environ 300 millions de francs, opération qui doit être menée à bien d'ici à fin juin.» Le gendarme des banques est satisfait que ce dossier avance, à l'exemple de la cession de 40% du capital de la Compagnie Bancaire Genève, un investissement que la BCGE avait effectué pour se renforcer dans la gestion de fortune. Le représentant de la CFB a aussi apprécié le «signal clair» donné par les autorités genevoises en affichant leur volonté d'assainir la banque, et ajoute que «lors de toute phase de liquidation, chaque dossier doit être observé de près». En clair, l'ensemble de l'opération n'échappera pas à l'œil de Berne.

Contrairement à des modèles expérimentés ailleurs (Banque cantonale bernoise, Banque Populaire Suisse, Crédit Lyonnais), Genève se détourne de la création d'une simple société «poubelle». Dans ces conditions, il sera naturellement plus aisé de dénicher la bonne âme apte à la diriger. Dans le cas d'une société «poubelle», il aurait fallu plutôt parler de vautour que d'oiseau rare.