Formation

Comment la société Skillsonics exporte le modèle d'apprentissage suisse en Inde

Skillsonics a déjà formé 5000 Indiens selon les méthodes d’apprentissages suisses. Franz Probst, son fondateur et président, présente les nécessaires ajustements au modèle suisse, ainsi que ses ambitions au Bangladesh, au Brésil et en Afrique du Sud

Des pays émergents ne sont pas seulement intéressés par le modèle de formation dual. Ils le mettent en œuvre. C’est le cas de l’Inde. Skillsonics collabore avec les services de l’État et des entreprises suisses pour «exporter l’apprentissage suisse dans ce pays continent», selon Franz Probst, fondateur et président de cette société chargée de mettre à disposition le modèle d’apprentissage suisse auprès des entreprises en Inde.

«Bobst a été notre porte-drapeau, l’une des quatre premières entreprises qui a joué le jeu», nous déclare-t-il à Zurich. ABB, Bühler, Rieter et d’autres, suisses, allemandes et maintenant indiennes ont ainsi formé 5000 Indiens selon le modèle d’apprentissage helvétique, indique-t-il. 500 ont suivi une formation supérieure à un an, les autres des cours plus courts, d’une durée allant d’une semaine à six mois afin de répondre aux besoins spécifiques.

Le besoin d’une forte croissance

Skillsonics, présent en 25 endroits de l’Inde, joue le rôle de «facilitateur de ce transfert de savoir-faire», selon Franz Probst. Il ne crée pas un institut de formation supplémentaire mais offre le «logiciel», à savoir un programme de cours en anglais, son système d’examen, ses critères d’engagement» et la certification.

Concrètement, les entreprises paient Skillsonics pour son service, laquelle verse une commission à Swissmem et à la Confédération. Son modèle a besoin d’une forte croissance des étudiants. «En 2016, nous arriverons à 6000 apprentis. Nous devons augmenter le nombre d’étudiants de 1000 par an pour atteindre l’équilibre», fait valoir Franz Probst.

Tout a commencé en 2007 avec l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (OFFT) et le besoin exprimé par des entreprises suisses présentes en Inde qui appartenaient à l’industrie suisse des machines (Swissmem), explique Franz Probst, à l’époque président de la chambre de commerce Suisse-Inde.

«L’Inde me passionne. J’y suis allé à l’école depuis 1965. J’avais dix ans», lance Franz Probst. Son père avait déjà participé à l’installation de Rieter dans ce pays. Le président de Skillsonics est aussi avocat d’affaires à Winterthour et Zurich, «mon véritable gagne-pain, un métier qui offre rarement des aventures permettant de participer à l’innovation», observe-t-il

Un transfert de savoir rentable et durable

L’exportation de l’apprentissage suisse a pour condition d’être un transfert de savoir durable et rentable. Le défi est triple: «Le privé doit prendre le relais de la Confédération, laquelle ne peut pas le financer en permanence. L’Inde doit collaborer. Enfin, la Suisse et l’Inde doivent œuvrer main dans la main et former une équipe bilatérale», explique-t-il. Rappelons que la Suisse et l’Inde, en dépit des discussions en cours, n’ont pas encore d’accord bilatéral dans le domaine de la formation professionnelle.

Une centaine de formations professionnelles figure au programme. Skillsonics prépare l’introduction de deux nouveaux cours: Installateur sanitaire et employé de commerce CFC. Ce dernier s’adresse non seulement à des entreprises des machines mais à toutes les branches.

Les ajustements locaux

Le modèle suisse mis en œuvre en Inde n’est pas tout à fait identique à la version originale suisse. «Il doit être adapté au contexte local», confie Franz Probst. En Suisse, le système est fonction des besoins du marché du travail, donc de l’économie privée. Une formation suisse de polymécanicien exige de nombreuses compétences et quatre années de formation. Une telle durée ne rencontre aucune demande en Inde. Le cours est présent sur la liste des 100 cours offerts, mais dure seulement prend deux ans. La référence est plus basse. «Il doit être conçu de façon à être adapté aux jeunes des régions rurales, lesquels ont une autre philosophie de vie», explique Franz Probst. La formation commence par l’apprentissage de l’anglais, du travail en équipe, de l’organisation temporelle, de l’importance de la ponctualité.

En Inde, les cours, en général de deux ans, sont offerts à des jeunes un peu plus âgés qu’en Suisse, au sortir des deux ans de formation au ITI (Industrial Training Institute).

La formation répond, en Inde, à des besoins plus spécifiques. Un soudeur suisse par exemple s’occupe de la préparation des machines, du choix de matériel et même du contrôle final. Un soudeur indien ne gère qu’une seule étape. Le système est également davantage segmenté selon la durée des cours.

Subventions limitées

La Confédération a participé au projet par l’intermédiaire du Secrétariat d’État à la formation et à l’innovation (SEFRI), lequel autorise le financement de projets jusqu’à 60%. Mis sur pied en 2008, le programme a été subventionné jusqu’à la fin 2012. L’État a payé la moitié, soit «moins de cinq millions», selon Franz Probst. Le reste a été assuré par les entreprises et Skillsonics. Cette dernière a été créée en 2011, avant que, en 2013, National Skill Development Corporation (NSDC) n’entre dans son capital. Cette dernière est un véhicule d’investissement, géré par des privés, financé à hauteur de 200 millions de dollars par le Ministère des finances. La réglementation indienne a aussi été adaptée pour autoriser le système dual.

Le taux de réussite aux examens des nouveaux cours dépasse 90%. «Ils ne sont pas faciles», selon Franz Probst. «En 2015, Swissmem a proposé de les alléger, ce que nous avons refusé pour garantir leur qualité», ajoute-t-il.

Maintenant au Bangladesch

Les difficultés rencontrées par Skillsonics dans l’exportation de l’apprentissage suisse ressemblent à celles des start-up. L’organisation est petite. Elle ne compte que 24 employés. La deuxième difficulté consiste à «convaincre les entreprises locales que l’adoption du modèle est un investissement (et non un coût) et qu’il augmente la compétitivité et la productivité», observe Franz Probst. «Toutefois, je ne crois pas que les entreprises indiennes vont concurrencer la Suisse prochainement. A l’inverse, les entreprises suisses ne peuvent se concentrer sur les produits de masse et doivent investir dans des marchés à faible coût», prévoit l’avocat.

Des projets concurrents à Skillsonics existent. Les Allemands, les Anglais et les Australiens apportent aussi leur propre modèle. Skillsonics tente pour sa part de l’introduire en Afrique du Sud et au Brésil. Elle vient de débuter au Bangladesh avec une entreprise suisse, qui ne tient pas être nommée pour l’instant.

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