Prestige

Les sociétés d’Etat russes multiplient les projets pharaoniques

Débarrassés de tout contrôle, les grands groupes publics russes toiseront bientôt l’économie de leur pays du haut de leurs gratte-ciel dispendieux

L’heure est à l’optimisme et à la prodigalité parmi les grands groupes d’Etat russes. Coup sur coup, en l’espace de quelques semaines, le géant bancaire Sberbank, l’agence spatiale Roscosmos, le conglomérat militaro-industriel Rostec et les Chemins de fer RZD ont chacun annoncé la construction de leur nouveau siège social. Tous parlent de projets architecturaux gigantesques, frôlant ou dépassant allègrement le milliard de francs.

L’agence spatiale Roscosmos annonçait le 25 février un nouveau quartier général de 250 000 m2 en forme de gigantesque fusée de béton et de verre. A titre de comparaison, le Palais des Nations de Genève compte 17 635 m2, tandis que la tour Roche à Bâle a coûté 550 millions de francs pour ses 178 mètres de haut et ses 74 200 m2 de plancher. Roscosmos veut se donner un nouvel élan alors que la Russie a rétrogradé l’année dernière en troisième position mondiale dernière la Chine en nombre de lancements, et que l’agence est engluée dans des scandales de corruption sur le chantier du cosmodrome «Vostotchny» en Sibérie.

A chacun sa «city»

Egalement à 100% société d’Etat, les Chemins de fer (RZD) ont annoncé la semaine dernière la construction de «RZD-city». Pas moins de 450 000 m² de bureaux réunissant le groupe et toutes ses filiales au même endroit, dans le centre de Moscou. L’ancien Ministère des chemins de fer est aujourd’hui éparpillé dans 50 bâtiments à travers Moscou, et la direction justifie les dépenses de «RZD-city» (72 milliards de roubles, environ 1,11 milliard de francs) par un besoin d’optimisation.

Dopé par les exportations d’armes, mais particulièrement visé par les sanctions américaines, le conglomérat Rostec va, de son côté, se construire un QG de 260 000 m2 pour 1,4 milliard de francs. Le pétrolier d’Etat Rosneft, dont l’agence de presse Reuters a récemment révélé les pertes en centaines de millions de dollars au Venezuela, va s’offrir un nouveau bâtiment de 200000 m2 avec héliport dans un quartier chic de Moscou. Pour Sberbank, redevenue quasi-monopole d’Etat de la banque de détail, ce seront 300 000 m2 dans une nouvelle «Sberbank-city» avec sa propre station de métro.

C’est aussi une réponse de la capitale aux gratte-ciel de Gazprom à Saint-Pétersbourg (Lakhta centre, 400 000 m2, 462 mètres) et Akhmad Tower à Grozny (435 mètres). Respectivement les deux plus hauts gratte-ciel d’Europe. La tour de Gazprom a coûté 2,5 milliards de dollars et doit être inaugurée à la fin de cette année, tandis que l’Akhmat Tower n’est toujours pas sortie de ses fondations en zone sismique.

Le contrôle politique s’est affaibli, et du coup ces chantiers sont l’occasion de mettre la main dans la caisse

Tatiana Stanovaya, directrice du cabinet R.Politik

Le nombre de PME est en chute libre et la population voit son pouvoir d’achat baisser pour la cinquième année consécutive. Mais les grands groupes ont, eux, le vent en poupe dans une économie aux deux tiers sous la coupe de l’Etat. Ils le font savoir «par la construction de gratte-ciel souvent pompeux, à la fois engagement en faveur des innovations technologiques et architecturales, et affirmation médiévale de leur puissance, incarnée au XXIe siècle en verre et béton», raille un éditorial du quotidien Vedomosti. «Dans la société russe, où les vestiges féodaux sont forts, la construction de nouveaux bureaux reflète souvent les ambitions des propriétaires et de la direction, qui tentent de construire leurs propres châteaux comme les comtes et les ducs», poursuit l’éditorialiste.

La conjoncture et le silence

Au sein du pouvoir, l’état d’esprit est à l’optimisme, note la politologue Tatiana Stanovaya, en citant les principaux paramètres macroéconomiques: malgré les sanctions, la croissance est là, même si elle est faible (2,3%), l’inflation modérée (4,3%), le budget est excédentaire et le cours du pétrole reste relativement stable. En raison du modèle dirigiste, «les sociétés d’Etat n’ont guère la possibilité de prendre des initiatives et voient ces gigantesques constructions comme une opportunité de croissance», poursuit Tatiana Stanovaya, directrice du cabinet d’experts R.Politik. Et surtout, «le contrôle politique s’est affaibli, et du coup ces chantiers sont l’occasion de mettre la main dans la caisse», ajoute-t-elle.

Et pourquoi s’en priver? La longue liste des enquêtes du croisé anticorruption Alexeï Navalny, qui dévoile l’incroyable enrichissement de l’élite politique russe ne fait plus descendre les Russes dans la rue. Les dépenses excessives des groupes publics agacent pourtant les Russes, «mais l’irritation ne trouve pas d’exutoire politique», ajoute Tatiana Stanovaya. «La question est simple: qui peut empêcher cela? Les gens sont privés de la possibilité de protester réellement. Il n’est d’ailleurs pas dit qu’il y aura des protestations, car les gens sont blasés.»

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