Mon frère, ma sœur (4/5)

Sofia et Jérôme de Meyer, neuf à la maison

La créatrice des jus suisses Opaline et son frère, président suisse de l’organisation d’écoles privées Nord Anglia Education, ont grandi à Villars dans une immense famille de neuf enfants. Un contexte qui a marqué ces deux entrepreneurs combinant sens aigu des affaires et objectifs solidaires

Cette semaine, «Le Temps» s’amuse à portraiturer ces fratries dont les membres se ressemblent (ou non).

Episodes précédents:

Jérôme et Sofia de Meyer sont arrivés à deux pour se prêter au jeu de l’interview à la rédaction du Temps. Mais à la fin de l’entretien, cet après-midi de juillet, le sentiment était presque d’avoir conversé avec 11 personnes. Onze? L’ensemble de la famille de Meyer: Jérôme, président suisse de Nord Anglia Education (une organisation d’écoles privées à travers le monde), Sofia, créatrice des jus de fruit suisses Opaline, mais aussi, souvent mentionnés, leurs frères et sœurs Patricia, Valérie, Caroline, Stéphanie, Julien, Adrien et Charles. Ainsi que leurs parents: Yula, 79 ans, et Pierre, décédé en 1997.

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Une très grande fratrie qui a marqué Jérôme, 56 ans, deuxième de la lignée, et Sofia, septième, 44 ans. Simplement mais élégamment vêtus, ils sont presque assortis: t-shirt blanc pour elle, chemise blanche pour lui. On retrouve le vert pâle du pantalon de Jérôme sur les chaussures de sa sœur, et le bleu du pantalon de Sofia sur les souliers de son frère. On dirait presque une publicité.

Hyperactifs

La différence entre l’aînée et le plus jeune de la fratrie est de vingt ans. «Deux groupes se sont créés: vous avez avec moi un représentant de ceux qu’on appelait les seniors et, avec Sofia, une représentante des juniors, s’amuse Jérôme de Meyer. Mais c’est sûr qu’être neuf, ça donne le sens du partage et de la solidarité.»

Un des points communs qui lient la fratrie, c’est l’hyperactivité, estime Jérôme. Sofia préférera le terme «enthousiasme». Que ce soit l’un ou l’autre, cela a poussé Jérôme à commencer une carrière chez Swissair après des études à l’Université de Saint-Gall. Aujourd’hui président pour la Suisse de Nord Anglia Education, une organisation qui rassemble 61 écoles privées dans 28 pays, il est aussi à la tête d’une fondation en faveur de l’éducation. Et il vient de racheter le Villars Palace avec le patron de Mercuria. Il habite désormais Dubaï, un emplacement stratégique entre ses affaires en Chine, en Afrique et en Suisse.

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Sofia a aussi déjà vécu plusieurs vies. Elle a étudié le droit à Londres, selon la volonté de son père, et pratiqué dans le domaine des fusions-acquisitions durant sept ans. De retour en Suisse en 2004, elle crée les Whitepod, des sortes d’igloos pour une forme d’écotourisme. Le succès est au rendez-vous mais elle se tourne vers une nouvelle aventure en Valais, la création des jus de fruit Opaline, réalisés avec des fruits locaux, dont un million de bouteilles ont été vendues en 2018. Et crée dans la foulée une fondation qui «contribue à cultiver notre lien à la nature et aux métiers de la terre par le biais de vergers participatifs». L’aspect social est toujours central, expliquent-ils, mais avec des moyens différents: «La fondation de mon frère en a plus que celle d’Opaline», sourit Sofia.

Mais avant d’en arriver là, les neuf enfants ont été à bonne école: le Suisse Pierre de Meyer a racheté le collège privé Beau-Soleil à Villars en 1959, et tous ses enfants y sont passés. Les filles plus longtemps que les garçons, qui partaient ailleurs en internat. «Un choix qui ne se discutait pas», se rappelle Jérôme.

La naissance du numéro 7

C’est d’ailleurs en internat, à Saint-Maurice, que Jérôme se remémore son premier souvenir lié à sa petite sœur: «Le téléphone a sonné dans le couloir, un de mes camarades me l’a tendu. On m’appelait pour m’annoncer la naissance de Sofia. J’ai été très triste de pas être là pour ce numéro 7», se souvient-il.

Parmi les autres souvenirs forts, celui, douloureux, du décès de leur père: «Ça a renforcé nos liens, nous nous sommes tous retrouvés dans cette tristesse, et il fallait accompagner notre mère, raconte Sofia. Et puis discuter des réadaptations à faire, parce que notre père était très présent et autoritaire.» «Un sens de l’autorité bien à lui, s’amuse Jérôme. Il faut l’imaginer en bout de table, patriarcal.» Sofia rit.

«Etre neuf, c’est aussi développer une notion d’agilité pour obtenir le droit à la parole, trouver le bon moment pour être entendu», détaille Sofia. «Mais on n’est pas toujours écouté», s’amuse Jérôme. Et quid de l’esprit de compétition, quand on a huit frères et sœurs? «Il y a forcément un peu de cet esprit, concède Jérôme, mais de manière saine. Les plus jeunes disent que ce n’était pas toujours facile. Nous retrouvons souvent dans nos parcours des effets miroirs par rapport aux aînés.»

De la graine à la fleur

Mais les fonctionnements sont bien différents: «Moi, je reprends des affaires existantes. Sofia a cette capacité extraordinaire à prendre une graine et à travailler jusqu’à ce qu’elle fleurisse», estime Jérôme. Sofia poursuit: «J’admire cette faculté qu’a mon frère à ouvrir le chemin, à trouver le jardin parfait où il est certain qu’une plante va pousser.» Les de Meyer aiment bien la métaphore: ils l’utilisent plusieurs fois au cours de l’entretien. Surtout pour témoigner de leur admiration mutuelle.

Au sein d’Opaline, tous les salaires sont égaux. Comment Jérôme perçoit-il ce système? «Je pense que ça ne fonctionne que dans les petits groupes. Les compétences et les investissements sont tellement différents! Je ne pourrais pas adopter ce système, mais j’admire s’il fonctionne.» «Ce point va évoluer chez Opaline avec notre équipe qui a doublé, enchaîne Sofia. Personne ne va être payé moins, mais nous allons échelonner vers le haut, parce que nous avons réalisé que la méthode pouvait aussi être contre-productive.»

Des vacances à 27

Des débats que la fratrie poursuivra peut-être en octobre prochain, puisque tous se retrouvent, comme tous les deux ans, pour une semaine de vacances. «Pour ce qui est de l’organisation de l’événement, nous avons un caporal en chef, c’est mon frère, vous l’avez devant vous», s’esclaffe Sofia. La réunion aura lieu à l’île Maurice. «Notre frère Julien y vit parce que sa femme y est ambassadrice d’Australie», précise Jérôme.

Ils seront donc 27, avec leurs enfants et… Yula, leur mère, d’origine italienne et chinoise. «Chaque soir vers 23h30, maman nous dit: «Bonne nuit, ne faites pas trop tard», rit Jérôme. Puis elle revient une demi-heure après: «Je crois que c’est l’heure d’aller vous coucher.»

Prochain épisode: La fratrie sportive des Mahler.

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