Analyse

Pour qu'elles soient mieux payées, il faut regarder les footballeuses

OPINION. Dans l’internationale du ballon rond, les primes des femmes peuvent être jusqu’à dix fois plus faibles que celles des hommes. Mais le vrai obstacle à la professionnalisation reste celui des disparités salariales dans les clubs

Snoop Dogg est entré dans le game. Après un long silence, le rappeur californien s’est lui aussi positionné en faveur de l’égalité salariale entre les footballeuses américaines, qui viennent de remporter la Coupe du monde, et leurs homologues masculins, des «nazes» qui «n’arrivent même pas à sortir des phases de groupe». Pour le producteur et ancien proxénète, les femmes devraient gagner 500 000 dollars chacune, parce que «c’est Snoop Dogg qui le dit».

Il y a des amis que l’on ne présente pas à ses parents. Snoop Dogg n’est pas forcément le mieux placé pour débattre du rôle des femmes dans la société. Mais sa prise de position a au moins le mérite de démontrer que le débat s’est infiltré partout, même dans la plus huppée des villas californiennes.

Dans les faits, avec des primes de victoire finale de 90 000 dollars par footballeuse américaine, l’écart avec les hommes atteindrait 82%. Soit davantage encore que le salary gap sociétal de 19,3% reconnu par les statistiques américaines. Ou celui de 19,6% en Suisse.

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La part et la taille du gâteau

Mais le différentiel des primes reste théorique (puisque, rappelez-vous, les footballeurs américains «ne gagneront jamais rien», selon Snoop Dogg). Tentons une autre comparaison. Avec des champions du monde, par exemple. Les hommes de Didier Deschamps ont touché entre 300 000 et 400 000 euros chacun pour avoir ramené la coupe en France l’année dernière. C’est dix fois plus que ce qu’auraient perçu les joueuses françaises de Corinne Diacre si elles avaient gagné la dernière Coupe du monde.

La Fédération française de football (FFF) s’est justifiée en renvoyant le problème plus loin. Elle a en effet établi une clé de répartition en fonction des dotations allouées par la FIFA. Concrètement, la FFF reverse 30% de l’enveloppe du football masculin à ses 23 footballeurs. Elle aurait fait de même avec l’autre enveloppe. Dit autrement, le problème vient de la taille des gâteaux respectifs. Ou de la volonté de ne pas les mélanger.

La ministre française des Sports, Roxana Maracineanu, s’en était émue sur France Info: «Vu l’argent qu’il y a dans le football masculin, on pourrait envisager quelque chose de symbolique de la FIFA et de la FFF pour augmenter ces primes.»

Gageons que le Conseil de la FIFA, avec ses six femmes sur 37 membres, saura un jour se montrer sensible à cet argument. En attendant, rappelons certaines évidences, principalement à destination des nouveaux venus dans le royaume du ballon rond. Ce sont les clubs qui paient les salaires des joueurs et des joueuses et qui font historiquement vivre le football. Et ce, même si les fédérations nationales peuvent verser de grosses primes pour l’obtention d’une Coupe du monde. Ce qui concerne, quand on y pense, un groupe relativement restreint de personnes (moins de 500 joueurs depuis 1930).

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La méritocratie à la TV

C’est donc du côté des clubs qu’il faut se pencher. En Division 1 française, le salaire moyen des footballeuses atteint 2500 euros mensuels. C’est plus que le smic et moins que le salaire moyen (3000 euros). Mais, surtout, cette somme cache de profondes disparités entre les stars de l’Olympique lyonnais et les roturières de Rodez Aveyron Football. A ma gauche, Ada Hegerberg, la footballeuse la mieux payée du monde avec 400 000 euros par an, boycotte l’équipe nationale de Norvège parce qu’elle ne payait pas assez ses joueuses. A ma droite, des footballeuses qui, bien qu’évoluant dans l’élite, ne vivent pas de leur sport, liées par des contrats à temps partiel ou même sans contrat.

De quoi démonter un autre mythe: celui du salaire au mérite. L’idée que l’on soit récompensé en fonction de nos performances est plaisante, mais totalement irréaliste. Songez aux écarts salariaux entre les défenseurs et les attaquants. Ou au bas de laine de ces préretraités qui ont disputé la très «exigeante» Chinese Super League ou la Qatar Stars League: Carlos Tévez, Paulinho ou Xavi Hernandez, pour ne pas les nommer.

L'inflation des droits TV

Reste que ce qui a véritablement permis de gonfler les revenus des clubs, c’est l’inflation des droits télévisuels. Le football de haut niveau étant le seul secteur où les travailleurs captent la plus grosse partie de la valeur qu’ils créent, les salaires des footballeurs ont aussi pris l’ascenseur.

Vous voyez où je veux en venir? Un collègue me disait à la veille d’un quart de finale de la Coupe du monde féminine: «Ceux qui sont prêts à véritablement la suivre, ce sont ceux qui sont prêts à sacrifier un dimanche après-midi pour un match de Coupe d’Allemagne.»

On peut penser ce qu’on veut des dimanches de mon collègue, mais il a raison sur ce point. Le meilleur moyen de faire baisser les inégalités dans le football féminin, c’est encore de le regarder. Pas sûr que Snoop Dogg puisse citer trois noms parmi les championnes américaines. Et nous?

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