Il y a quelques années, le groupe japonais Sumitomo, dont un négociant avait spéculé sur les cours du cuivre, a dû faire face à d'importants appels de marge. Pour cela, il a fait appel à sa contrepartie bancaire, une des trois grandes banques suisses de l'époque. Ayant accepté d'aider son client pour qu'il ne fasse pas faillite, cette dernière, en l'espace de quelques heures, a dû aller chercher sur les marchés internationaux des changes (Forex) des quantités considérables de dollars. A l'époque, le besoin de couverture ainsi créé avait pesé sur le taux à court terme du franc suisse et brisé dans l'œuf la reprise économique qui s'annonçait.

Que se serait-il passé s'il y avait eu un «trou» de règlement entre le moment où la banque suisse a payé les dollars reçus pour aider son client japonais et celui où elle les a effectivement eus? On ne le saura jamais. Mais depuis 1974 et la faillite de la banque allemande Herstatt, qui n'avait précisément pas pu faire face à un risque analogue de règlement dans des opérations de change, ce scénario fait partie des cauchemars qui hantent les journées des responsables des grandes banques internationales. Ce cauchemar porte le nom de «risque systémique»: tout le système financier international s'écroulerait tel un gigantesque jeu de domino sous l'effet de la déconfiture d'un des membres.

D'où l'intérêt stratégique du projet CLS – pour «Continuous Linked Settlement» –, grâce auquel une soixantaine de grandes banques internationales, dont le Credit Suisse First Boston, UBS et la Banque Cantonale de Zurich, vont créer un réseau pour assurer la liquidité des marchés et éviter qu'un gros acheteur ou vendeur de devises n'ait tout à coup plus aucune contrepartie en face… Ce vide peut être causé par la défaillance organisationnelle d'une banque, son défaut de paiement ou par un manque soudain de liquidités sur les marchés. Il est potentiellement très dangereux pour les circuits financiers mondiaux. Non seulement toutes les institutions financières actives sur ces marchés sont très importantes, mais elles sont reliées entre elles par des transactions dont le volume global excède aujourd'hui les 3000 milliards de dollars par jour.

Selon la Banque des règlements internationaux (BRI) à Bâle, qui a consacré un important rapport au risque de règlement en septembre dernier, «les sommes en jeu dans ces transactions sur les marchés des changes sont parfois plus importantes que la valeur intrinsèque d'un établissement au moment d'une de ces transactions». Pour éliminer ce risque, les soixante plus importantes banques internationales ont donc créé la CLS Bank. Son siège est à New York. Elle est surveillée par la Réserve fédérale américaine et ses opérations seront traitées depuis Londres en raison de la situation médiane de cette capitale sur les fuseaux horaires. Cet automne, après un examen de compétence financière et technique, une vingtaine d'entre elles, les «settlement membres», commenceront leurs opérations CLS. Dès l'année prochaine, elles y intégreront des banques utilisatrices, les «user members», puis des institutions tierces.

L'idée de base de la CLS Bank emprunte beaucoup au fonctionnement du système suisse pour le règlement en temps réel des transactions financières et boursières en Suisse. Il est pourtant infiniment plus complexe car il fait intervenir directement soixante grandes banques, travaillant dans sept devises différentes, sur tous les continents, dans des fuseaux horaires divers et dans des environnements techniques et de régulation différents les uns des autres. Or, l'enjeu du projet CLS pour supprimer le risque de règlement est précisément de faire se rejoindre en temps réel, du moins dans un espace compris entre 6 h 30 et 12 h chaque jour, toutes les offres et demandes de transactions de ces banques sur les marchés des changes. En cas de «trou», ce serait précisément à la CLS Bank d'assurer la liquidité. Quant aux banques membres, elles devront garantir leurs transactions, mais aussi celles des autres établissements financiers qui passeront par elles pour leurs transactions de change, moyennant une rémunération pour l'élimination du risque. Mais sans risques.