Photovoltaïque

«Le solaire? C’est une bulle industrielle»

Le patron de LEM, François Gabella, livre son analyse d’un secteur en grandes difficultés. A quelques détails près, l’éolien est sur la même voie, prévient-il

François Gabella dirige LEM, leader mondial des capteurs de courant de précision. Dans son bureau à Plan-les-Ouates, site sur lequel travaille environ un quart des 1200 employés du groupe, l’ancien directeur de ABB Sécheron et de Tesa livre son analyse technique et économique d’un secteur en pleine remise en question, le solaire.

Le Temps: Le géant allemand Bosch se retire, le leader mondial chinois Suntech fait faillite, le fabricant suisse de machines à découper le silicium, Meyer Burger, perd de l’argent. Qu’arrive-t-il à l’industrie solaire?

François Gabella: A cause des promesses erronées de croissance d’avant 2008, le marché se retrouve aujourd’hui fortement saturé. C’est une bulle industrielle. En attendant la demande future, il y aura destruction de capacités, c’est logique. Le grand problème de ce secteur est qu’il repose sur des fondamentaux artificiels: il dépend toujours et encore de la volonté politique des Etats et de leur capacité financière. Ce modèle ne fonctionne pas sans subventions. Les coûts de production sont supérieurs aux prix du marché.

– Certains affirment pourtant que le prix du solaire devient compétitif, par rapport à d’autres énergies.

– On est encore loin du compte! La plupart des études comparent le prix du solaire au prix payé par le client final alors que la vraie référence est le coût de production des centrales traditionnelles qui est sensiblement plus bas, d’où la nécessité de subventions. De plus, dans les calculs, il faut tenir compte du fait qu’une installation solaire, les fermes du Sahara mises à part, ne fonctionne que 1000 heures sur les 8700 heures que compte une année. Le soleil ne brillant pas forcément toujours dans les moments où les besoins sont les plus importants, et vice versa, on peut envisager du stockage, par exemple avec des installations hydrauliques. Mais cela induit des coûts supplémentaires de l’ordre de 20 à 40%.

– Comment voyez-vous l’avenir proche du solaire?

– En termes de volumes, malgré le raz de marée annoncé par la surabondance de réserves d’énergie fossile connues, le marché va continuer à croître. Par contre, au vu des fortes surcapacités actuelles, l’assainissement du marché prendra du temps, avec très probablement la disparition de quelques acteurs.

– Que faudrait-il pour relancer la dynamique des prix?

– Comme dans tout marché, la pression sur les prix résulte de la situation de surcapacité. Chose assez inhabituelle, alors que certains acteurs majeurs comme Bosch, Siemens ou Suntech jettent l’éponge, de nouveaux entrants, souvent subventionnés d’ailleurs, se lancent dans la bagarre. C’est pour cette raison que je ne vois pas d’assainissement avant 1 à 2 ans. Du côté de la technologie, on ne voit pas d’innovation de rupture, les panneaux étant toujours composés de silicium, comme il y a 15 ans.

– Les rendements des panneaux solaires ne se sont-ils pas améliorés?

– De 7% au début, ils sont passés à environ 20% aujourd’hui, ce qui représente un progrès considérable. Il y a des recherches dans différentes directions technologiques mais personne aujourd’hui ne parle de rendements de 40%.

– Comment votre entreprise appréhende-t-elle cette situation?

– Il n’est jamais bon de fournir une industrie en crise, mais le marché [ndlr: les capteurs de LEM entrent dans la composition des onduleurs qui servent à réinjecter le courant dans le réseau] est moins touché que celui des panneaux. Même si nos produits pèsent très peu dans le coût total d’une installation, nous avons accompagné les baisses de prix. Mais nous l’avons fait grâce à de l’innovation et avons conservé des marges acceptables. Pour certains capteurs, nous avons réduit nos coûts de moitié en cinq ans, tout en améliorant les performances.

– Comment se comporte la demande?

– Nous venons de traverser trois années très inhabituelles. En 2010, il y avait clairement une bulle dans la demande. En 2011, beaucoup de pays ont dû revoir à la baisse leurs ambitions au vu de leur santé économique. Nos clients ont donc dû opérer de fortes corrections dans leurs stocks. Et depuis mi-2012, la situation s’est quelque peu normalisée avec un déplacement du marché vers l’Asie. LEM est relativement immunisé aux fluctuations régionales dans la mesure où nous travaillons avec tous les acteurs de ce marché.

– Et le marché suisse?

– La Suisse est bien sûr un petit marché mais avec un fort potentiel symbolique. Il n’empêche, je reste pantois de la frilosité des mesures incitatives en faveur des énergies vertes. Nous avons la technologie et les moyens financiers. Mais on préfère se disputer la paternité de la décision d’arrêter nos centrales nucléaires en 2030.

– D’autres énergies renouvelables prendront-elles le relais du solaire?

– En termes de rendement économique, l’éolien offre de meilleures perspectives. Même si la barrière d’entrée technique de ce marché est plus élevée que dans le solaire, on observe l’émergence d’une situation de surcapacité similaire: le danois Vestas, pourtant l’un des pionniers, traverse de grandes difficultés. Un des autres géants, le chinois Goldwind, tourne à 50% de ses capacités. Et pourtant, là aussi, on voit de nouveaux entrants dans ce marché!

– Comment expliquez-vous ces situations de surcapacités?

– Elle résulte de deux facteurs: certains acteurs bénéficiant de soutiens étatiques peuvent se permettre de fermer les yeux sur la rentabilité en attendant des jours meilleurs. Ensuite, certains cherchent à décimer les piliers de ce marché afin d’être seuls à ramasser la mise quand ce dernier redémarrera. C’est ce qu’on fait les Japonais avec les appareils de photos, ce que font aujourd’hui les Coréens avec les écrans plats. Les assaillants sont principalement des sociétés asiatiques.

– On soupçonne parfois ces entreprises semi-étatiques de travailler à perte. Est-ce aussi votre sentiment?

– En tout cas, les difficultés de chinois Suntech démontrent que même avec les coûts chinois, il est difficile de régater. Globalement, c’est difficile à dire car ces entreprises sont très peu transparentes. Mais au vu des prix pratiqués par certaines, je vois mal comment elles pourraient être rentables.

– Si partager un savoir-faire avec les industriels chinois signifie les voir envahir son propre marché, ne faut-il pas être plus prudent?

– L’émergence du marché industriel chinois a posé un formidable défi aux sociétés occidentales, Japon compris: elles ont été invitées à participer à ce marché par les autorités chinoises, à condition qu’elles amènent leur technologie en Chine. Certains, comme ABB par exemple, ont très rapidement répondu en installant leurs propres capacités en Chine. Ils sont devenus des acteurs locaux. D’autres ont préféré temporiser et se trouvent maintenant exclus des appels d’offres. Tout cela est compliqué. Voyez dans le domaine ferroviaire, par exemple: des acteurs chinois autrefois formés par des Occidentaux viennent défier ces derniers sur leurs marchés traditionnels.

– Avec des copies?

– Dans des pays comme l’Inde ou la Chine, la notion de propriété intellectuelle est faible, le cadre juridique en général assez flou, et certains copieurs appartiennent directement ou indirectement à l’Etat. Les voies de défense sont donc limitées. Comme d’autres, LEM est copié. Notre réplique: l’innovation et de la fiabilité.

Publicité