Soutenue par sa démographie galopante et propulsée par les puissantes locomotives de croissance que sont la Chine et l’inde, l’Asie a connu depuis trente ans une transformation économique et sociale sans précédent, qui en fait désormais le véritable poids lourd du monde. Si, dans une large mesure, les investisseurs n’ont pas encore pris conscience de l’ampleur du phénomène, il est temps aujourd’hui de donner à la région la place qu’elle mérite dans les portefeuilles.

Un poids lourd mondial

A moins d’être resté isolé du monde depuis trente ans, personne ne peut ignorer aujourd’hui que l’Asie est une zone à forte croissance, aussi bien économique que démographique. Mais ce dont on n’est pas toujours conscient, c’est de l’ampleur de la transformation qu’a connue le continent tout entier. A cet égard, les chiffres donnent le tournis. Alors que l’Asie ne représentait en 1980 que 7% du chiffre d’affaires mondial des sociétés, cette part a plus que triplé pour atteindre 25% plus récemment. En 2017, l’Asie a contribué pour 60% à la croissance mondiale totale et, avec 4,5 milliards d’habitants, elle abrite 60% de la population mondiale.

En Chine, plus de 35 villes génèrent un produit intérieur brut (PIB) supérieur à celui de pays européens de taille moyenne et les trois grandes régions de Beijing, Shanghai et Guangzhou génèrent une richesse plus importante que respectivement l’Australie, l’Italie et la Corée du Sud. Et des statistiques similaires peuvent être produites pour l’Inde, mais également pour l’Indonésie, quatrième pays le plus peuplé de la planète.

Des performances boursières décevantes

Cette forte expansion ne s’est toutefois pas traduite en performances boursières correspondantes et les bourses asiatiques hors Japon n’ont pas toujours été la meilleure manière de bénéficier de ces développements. De fait, depuis le début des années 1990, les investisseurs ont été largement mieux récompensés en investissant dans des multinationales occidentales comme Coca-Cola ou McDonald’s, plutôt que de prendre le risque de se plonger dans les marchés asiatiques. L’explication de ce phénomène contre-intuitif est à chercher dans la forte croissance des bénéfices des grands groupes multinationaux occidentaux, qui ont été les grands gagnants de la globalisation et de l’ouverture de nouveaux marchés.

La globalisation remise en question

Cette tendance devrait pourtant se renverser. Tout d’abord, la part des bénéfices des entreprises dans le PIB mondial a atteint un niveau très élevé et tout laisse croire que celle-ci devrait diminuer. De fait, ceux-ci sont passés de 7,6% du PIB mondial en 1980 à près de 10% actuellement. Or l’arrivée au pouvoir de politiciens protectionnistes tels que Trump et le renforcement des mouvements populistes dans le monde contribuent à une sérieuse remise en question de la globalisation, déjà attaquée par les différents partis de gauche à vocation altermondialiste.

La demande intérieure remplace les exportations

Contrairement à ce qui était longtemps le cas, les économies asiatiques dépendent de moins en moins de la délocalisation de la production et des exportations à destination des pays occidentaux. En effet, les plus importants pays asiatiques ont atteint la maturité économique, avec une consommation interne florissante soutenue par l’émergence d’une véritable classe moyenne, avide d’acheter des biens de consommation et d’investir. Ainsi, alors qu’en 2009 la classe moyenne ne comptait que 525 millions de personnes en Asie-Pacifique, elle devrait totaliser 1,7 milliard d’individus en 2020 et dépasser les 3,2 milliards en 2030, soit les deux tiers de la classe moyenne mondiale.

De sous-traitants à innovateurs

Et la région n’est plus seulement cette gigantesque usine délocalisée produisant à bas coût des marchandises conçues et commercialisées par les multinationales des pays développés. Au contraire, de nombreux acteurs chinois, indiens, coréens se projettent avec succès sur les marchés internationaux. Aujourd’hui, déjà 20% des firmes du classement Fortune Global 500 sont chinoises, alors que la part des sociétés américaines ou européennes est passée de 76% en 1980 à un peu plus de la moitié aujourd’hui. Cette tendance ne devrait que se renforcer dans le futur. Sur le plan régional, la dominance des sociétés japonaises et coréennes a été renversée au profit de la Chine: Alibaba est aujourd’hui 4 fois plus grande que NTT, le leader incontesté de la région en 2007.

Plus que de simples sous-traitants, la Chine et l’Inde ont progressé de façon extraordinaire dans la numérisation de leur économie, à tel point que le commerce numérique y est de taille comparable ou supérieure à celle des Etats-Unis. A titre d’exemple, les paiements mobiles en Chine sont 80 fois plus importants qu’aux Etats-Unis. Il faut également souligner que, dans le domaine de la recherche et de la propriété intellectuelle, le centre de gravité du monde s’est déplacé en Asie: entre 2006 et 2016, la part asiatique des brevets déposés dans le monde est passée de près de 50% à plus de 64%, un chiffre qui est en constante augmentation.

Il est temps de s’ajuster à cette nouvelle réalité

La question n’est donc aujourd’hui plus de savoir «Quand la Chine s’éveillera», mais plutôt de réaliser que la prophétie d’Alain Peyrefitte s’est finalement réalisée. En effet, le monde a profondément changé et le moteur de la croissance mondiale s’est définitivement déplacé à l’Est. Et, puisque le rôle de l’investisseur est de participer à la croissance des bénéfices de l’économie afin de faire fructifier l’épargne, notamment celle de nos fonds de pension à tous, il est temps de donner à l’Asie sa véritable importance dans nos portefeuilles et de réaliser que ces changements sont de nature structurelle. Alors que les marchés asiatiques ne représentent toujours qu’une part peu importante des portefeuilles, reflétant leur perception d’investissement risqué, il semble que le vrai risque, c’est surtout d’exclure ou de sous-pondérer cette région dans les portefeuilles actions.