Angoisse, désarroi, impuissance… Les mots ne manquent pas pour décrire les sentiments qui animent des centaines de milliers de travailleurs indépendants depuis le début de l’épidémie de coronavirus. Des sentiments qui se sont brutalement exacerbés lundi, à la suite de la fermeture des commerces non alimentaires et des restaurants dans tout le pays.

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«J’ai d’abord pensé à toutes mes clientes âgées. J’ai eu le sentiment de devoir les abandonner, ce qui humainement est horrible.». Pour Maria Dilonardo, patronne d’un petit salon de coiffure à Carouge (GE) depuis trente-sept ans, le premier choc a justement été d’ordre sentimental. Son premier réflexe a donc été d’appeler toutes ses clientes pour les avertir de cette séparation obligée et de les rassurer.

Je m’accroche à l’idée qu’on ne peut pas nous laisser tomber

Maria Dilonardo, propriétaire d’un salon de coiffure à Carouge

Ensuite seulement est venue l’inquiétude: «Je réussirai à payer les charges jusqu’à la fin du mois, mais pas au-delà, puisque plus rien ne rentre dans la caisse. Sans compter qu’on n’a plus de salaire et qu’il faut payer les charges privées. Je m’accroche à l’idée qu’on ne peut pas nous laisser tomber.» Elle commence par appeler la Fédération des entreprises romandes, dont elle n’obtient aucune réponse.

Elle va désormais se tourner vers la Fondation d’aide aux entreprises (FAE), qui annonce la mise en place d’un nouveau mécanisme de cautionnement. Un mécanisme auquel s’ajoute du prêt direct. Octroyée par la même institution et remboursable sur sept ans, cette mesure a été votée par le Grand Conseil genevois la semaine dernière. Ces solutions ont été mises en place par le Département du développement économique pour aider les indépendants, puisque la Confédération, pour l’heure, ne prévoit pas la possibilité du chômage partiel pour les indépendants (RHT).

Ostéopathe, ferblantier, fleuriste, ces indépendants sont aussi nombreux qu’indispensables à l’économie nationale. L’Office fédéral de la statistique en recense 592 000 en Suisse, ce qui représente 12,6% de la population active. Des personnes qui vivent des réalités très différentes, mais qui ont aujourd’hui pour point commun de ne pas savoir de quoi leur avenir financier sera fait.

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Au vu du caractère inédit de la situation actuelle, les appels se multiplient pour que le gouvernement, qui vient de libérer 10 milliards de francs pour soutenir l’économie, leur ouvre exceptionnellement la porte du chômage partiel.

En attendant, les cantons prennent les devants, en premier lieu pour assurer des liquidités à toutes ces personnes qui se retrouvent privées de revenus. A l’instar de Genève, cela passe principalement par du cautionnement ou des prêts sans intérêt, une mesure qui reçoit un accueil mitigé: «Je ne vais pas m’endetter parce que je ne peux plus travailler», s’insurge Sven De Almeida, photographe à Neuchâtel.

Les activités de ce quadragénaire père de famille divorcé ont commencé à se détériorer avant l’arrivée du coronavirus en Suisse, puisqu’il travaillait principalement pour l’horlogerie. «Dès le début d’année, les mandats ont diminué. Les entreprises les plus correctes me disaient qu’elles allaient internaliser cette tâche. Les autres ne répondaient même plus. J’ai donc décidé de me tourner vers d’autres secteurs. Avec un certain succès. Mais maintenant, tout s’est arrêté. Il faudra pourtant bien que je paie mes charges fixes.»

Sans filet

Car l’épidémie de coronavirus met aussi en lumière la situation précaire de nombreux indépendants. Menuisier de formation travaillant dans le monde du spectacle, Gabriel compose avec: «J’ai choisi de gagner en liberté, tout en perdant en sécurité sociale. Je sais bien que je ne pourrais pas faire ça si j’étais père de famille. Je ne me vois d’ailleurs pas faire ça jusqu’à 65 ans.» Dans un futur immédiat, ce trentenaire chaux-de-fonnier va devoir se résoudre à puiser dans ses petites économies pour vivre.

Le sentiment de liberté qu’il évoque va de pair avec une certaine forme de solitude qui s’accentue forcément aujourd’hui. «Ces temps, je ne dors pas bien, confie Sébastien Ribeaud, affûteur pour l’industrie. Evidemment que la situation m’inquiète, car cela va prendre du temps pour relancer la machine.» Quelques minutes après cet entretien, il rencontre d’ailleurs un client qui l’informe qu’il ne lui donnera plus de travail jusqu’à la fin de la crise.

Perdus dans les dédales de l’administration

Les indépendants interrogés disent comprendre la dimension exceptionnelle de la crise dont ils sont les victimes collatérales. Tous témoignent toutefois de leur difficulté à trouver des informations dans les dédales de l’administration: «J’ai attendu deux heures pour atteindre la caisse AVS, relate Pierre Rutz, qui dirige une agence de graphisme et de communication à Bienne. On m’a ensuite donné un numéro à Berne auquel personne n’a jamais répondu.»

J’ai attendu deux heures pour atteindre la caisse AVS

Pierre Rutz, propriétaire d’une agence de communication à Bienne

Une réduction ou un report des cotisations sociales fait partie des mesures qui contribueraient à alléger le fardeau des indépendants. «Pour moi, cela représente 7000 à 12 000 francs sur l’année», note Pierre Rutz. Autre piste imaginable: une mesure du même type appliquée à la facture fiscale.

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Des options qui ramènent le curseur au Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). Celui-ci doit annoncer une nouvelle série de mesures destinées à soutenir les entreprises ce vendredi. Il sait que le temps lui est compté s’il veut éviter une cascade de faillites et de fermetures.