Technologie

Les solutions de Tim Berners-Lee pour sauver le web

Trente ans après l’invention du web, son créateur Tim Berners-Lee s’inquiète des dérives du réseau. De passage mardi au CERN, à Genève, il a présenté plusieurs pistes pour réparer un système qui a changé le monde

C’était il y a pile trente ans. Le 12 mars 1989, un physicien remettait à son supérieur un rapport de seize pages intitulé «Gestion de l’information: une proposition». Le document, mélange de textes et de schémas, visait à améliorer le partage de données sur internet. Le but premier était de faciliter la collaboration entre scientifiques au sein du CERN, à Meyrin (GE). Ce physicien, c’est Tim Berners-Lee, qui transmettait ainsi à son chef le document qui sera à la base du web. Son supérieur, Mike Sendall, lit le rapport et gribouille un bref «Vague but exciting» («vague mais excitant») en haut de la première page.

Le web naît ainsi les mois suivants, permettant de relier des documents en ligne, qui deviendront des sites web – il en existe aujourd’hui environ deux milliards. Internet est de son côté l’assemblage de tous les réseaux physiques, qui ne cessent de se développer.

«Une vision»

Trente ans plus tard, Tim Berners-Lee n’a rien d’un scientifique coulant une paisible retraite dans une maison de campagne. Aujourd’hui âgé de 63 ans, l’Anglais se bat pour préserver un web qu’il estime de plus en plus menacé. Mardi, il était de passage au CERN pour faire part de ses projets, avant de s’envoler pour Londres, puis Lagos, au Nigeria.

Pionnier du Word Wide Web à ses côtés, le Français Jean-François Groff, qui a notamment conçu la bibliothèque de logiciels de base du web, estime que le succès de ce système ne pouvait être prévu. «On pensait que la bande passante au niveau mondial n’allait pas être suffisante, or elle a augmenté de manière exponentielle. Aujourd’hui, quatre milliards d’humains sont connectés, c’est incroyable. Tim, c’est un héros, qui avait non seulement une vision, mais qui en plus savait coder.»

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Jean-François Groff estime que «le CERN a eu l’excellente idée de mettre le logiciel du web dans le domaine public. Car nous voyions déjà, à l’époque, des représentants d’IBM ou d’Adobe venir au CERN… Il était capital que le web demeure ouvert.» Ouvert, mais aujourd’hui en danger, affirme Tim Berners-Lee, parlant avec un débit toujours aussi rapide. «Le web peut être comparé au système financier mondial. Il semble aller bien. Mais du jour au lendemain, il peut menacer de s’effondrer. Des théories du complot peuvent être diffusées très rapidement, provoquer des révolutions manipulées… Il faut absolument mettre en place des garde-fous.»

Trois problèmes

Le scientifique a identifié trois problèmes principaux qui minent le web. D’abord, les appels à la haine, les trolls et les fausses informations qui se multiplient sur les réseaux. Ensuite, l’ensemble des actions de piratage, issues d’acteurs privés ou publics. Enfin, comme il l’écrit dans une tribune parue lundi soir, «une conception de système qui crée des incitations perverses dans lesquelles la valeur des utilisateurs est sacrifiée, comme des modèles de revenus basés sur la publicité qui récompensent commercialement les pièges à clics et la propagation virale de la désinformation».

A la tête de la Web Foundation, Tim Berners-Lee a présenté fin 2018 un «Contrat pour le web», sorte de charte des droits et devoirs des gouvernements, entreprises et particuliers. Mais pour le chercheur, qui n’appelle pas forcément à davantage de lois, ce document théorique ne suffit pas. Il faut agir sur les données. «Il y a la nécessité très forte, aujourd’hui, de séparer les applications des données, affirme-t-il. Ces programmes peuvent accéder et traiter vos photos, vos informations, vos contacts, etc., il n’y a pas de problème à cela. Mais vous devez avoir un contrôle permanent et total sur vos informations. C’est vous qui devez autoriser tel ou tel service à y accéder.»

Le projet Solid

Tim Berners-Lee a pour ce faire lancé sa propre entreprise, Inrupt, qui collabore avec le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Le physicien développe actuellement le projet Solid, qui vise à stocker les données personnelles des internautes dans des serveurs cloud ou physiquement chez soi. Le particulier décide ensuite quel service (LinkedIn, Facebook, Flickr, etc.) a accès à quelles données. «Le concept est simple, mais il s’agit d’un renversement total par rapport à la logique actuelle, avance Tim Berners-Lee. Nous créons des logiciels en open source pour Solid et nous appelons tous les développeurs intéressés à nous rejoindre.» Le physicien n’avance pas de date pour le lancement de Solid, qui vise selon lui à revenir au web originel, lorsque beaucoup de personnes connectées avaient leur propre site web.

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Pour Tim Berners-Lee, les combats à mener sont multiples. Il faut se battre pour la neutralité d’internet – principe aujourd’hui abandonné par les Etats-Unis. Il faut éviter de diviser le web, alors que des projets en Chine, en Russie et au Moyen-Orient visent à le compartimenter. «Et n’oublions pas que la moitié de la population n’a pas encore accès à internet, il faut y remédier le plus vite possible.» Un exemple: au Zimbabwe, l’accès, sur un téléphone mobile, à un volume de 1 Go de données représente un tiers du salaire moyen mensuel.

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