L’interview de Gerhard Schwarz

«Nous sommes tous l’Etat, nous sommes tous l’économie, nous sommes tous la société»

Gerhard Schwarz, directeur d’Avenir Suisse, présente des idées de réformes pour empêcher que la Suisse ne tombe dans l’autosatisfaction

Le think tank Avenir Suisse, basé à Zurich et Genève, a publié cette semaine un livre sur ses 44 idées de réformes pour la Suisse afin d’éviter que la Suisse ne tombe dans l’autosatisfaction. Gerhard Schwarz, son directeur, répond aux questions du Temps.

Le Temps: 44 idées, mais aucune ne traite de politique étrangère. N’est-ce pas le plus grand défi de la Suisse?

Gerhard Schwarz : Nous voulions nous concentrer sur les thèmes pour lesquels la Suisse dispose de leviers et exerce un impact. La politique étrangère et la politique européenne sont importantes. Il y a deux ans, nous avions consacré un autre ouvrage exclusivement à ce sujet. En tant que think tank, nous ne pouvons qu’élaborer des scénarios sur les réactions des uns et des autres.

– Devons-nous poursuivre cette stratégie de réaction, dans un rôle de petit et riche pays placé sous la pression de grandes nations surendettées?

– Ma préface, que j’ai titrée «La malédiction du succès», consiste précisément à montrer qu’une partie de nos problèmes se nourrissaient de notre réussite, illustrée par l’afflux de capitaux, le franc fort ou l’immigration. Difficile de négocier dans ces conditions. Pourtant, nous émettons quelques propositions. A mon avis, la voie bilatérale est un succès pour la Suisse comme pour l’Union européenne. L’image du pique-assiette vaut autant pour l’Union européenne que pour la Suisse.

A l’avenir, je ne pense pas que les 27 pays de l’UE seront prêts à accepter une politique des petits pas. La pression en faveur d’une solution institutionnelle commune devrait s’accroître. Elle est compréhensible, à mon avis. Nous devons donc œuvrer pour une solution, laquelle ne devrait certainement pas se traduire par l’adhésion. Plutôt une solution «sui generis». Le but de l’ouvrage n’était pas de l’imaginer ni de la détailler.

– Pour le marché du travail, vous proposez une redevance sur l’emploi d’étrangers. Comment fonctionnerait-elle concrètement si elle est facultative?

– C’est le défi de l’auto-réglementation. Les entreprises doivent y percevoir un intérêt et comprendre que l’immigration pourrait devenir un thème explosif. Elles devraient coopérer en vue d’une solution pour leur intérêt à long terme. Elles devraient se mettre d’accord et créer un frein à l’immigration sans créer d’instruments anti-libéraux tels qu’un contingent. L’autorégulation crée toujours des opportunités pour d’éventuels profiteurs. Mais si le nombre de participants est suffisant élevé, le signal sera fort et l’impact positif.

– Avez-vous testé l’idée auprès des patrons des grandes entreprises?

– Nous n’avons pas fait de sondage systématique et n’avons pas l’habitude de demander l’avis de nos sponsors sur nos idées, mais nous avons présenté notre réflexion. La première réaction a été négative, mais après discussion, l’accueil a été positif. On imagine d’abord que c’est une mesure protectionniste. La situation actuelle est pourtant inverse. Le salarié suisse est aujourd’hui désavantagé par rapport à l’étranger. Un jeune Suisse doit d’abord aller au militaire et s’engage pour la collectivité, par exemple en politique. A l’inverse, un employé français venant en Suisse, par exemple, n’est actif ni dans sa nouvelle commune de résidence, ni dans l’armée suisse. Il y a un déséquilibre. Notre idée renchérit un peu le prix de la main-d’œuvre étrangère dans l’idée d’établir des règles du jeu identiques pour tous. Nous avons le sentiment que la densité démographique et l’immigration pourraient détériorer le climat social et conduire à un environnement beaucoup moins libéral qu’avec notre proposition d’autorégulation.

Ce ne serait pas une taxe pour le gouvernement, puisqu’elle irait aux entreprises, qui ensuite pourraient la redistribuer entre elles, par exemple au sein d’un fonds pour la réintégration de personnes.

– Est-ce qu’un autre pays connaît un tel système?

– Non, pas à ma connaissance. Mais aucun autre pays de taille comparable ou plus grande ne connaît une telle immigration, qu’il s’agisse des dix dernières années ou en pour-cent de gens qui sont nés à l’étranger, à l’exception du Luxembourg, et peut-être de l’Australie et des pays Baltes. Nous sommes engagés en faveur d’une Suisse ouverte – l’économie en profite d’ailleurs –, mais nous devons gérer les problèmes qu’elle affronte et réduire le rythme de l’immigration. La source du problème est liée à la vitesse du changement.

– N’existe-t-il pas un risque de discrimination?

– Si la redevance était étatique et obligatoire, elle ne serait pas euro-compatible. Si elle est volontaire, elle devrait être acceptable, à notre avis, car le salarié ne devrait pas verser de contribution. Il appartiendrait à l’employeur de verser un montant à définir à un fonds, ce qui évite le risque de discrimination.

– Comment lutter contre le ras-le-bol à l’égard des managers et des élites illustré par l’initiative Minder?

– L’idée de départ de notre livre repose sur l’observation de ces tensions et de cette moindre acceptation du cadre libéral. Plusieurs propositions s’attaquent au problème. Nous voulons par exemple prendre des mesures pour modifier l’orientation des agents économiques du court vers le long terme. C’est le «court-termisme» qui réduit l’acceptation libérale. Nous présentons aussi des idées menant à une plus forte identification avec l’Etat. Je pense au système de milice, par exemple au système militaire. Le système de milice réduit les tensions entre les classes sociales, à l’image de la coopération dans les conseils communaux. Toutes les catégories de gens s’y côtoient et s’accordent sur des solutions concrètes. Nous essayons d’améliorer la coopération et d’amener les élites à se confronter à des problèmes terre à terre. Il s’agit aussi pour les gens de niveau modeste de connaître personnellement les dirigeants.

– Pour les jeunes, est-ce que le système de milice n’est pas d’abord une perte de temps?

– D’autres pays préfèrent le système de professionnalisation plutôt que de milice, tant dans les problèmes militaires que sociaux. Les compétences en sont accrues, mais l’engagement et l’identification sont affectés. Les soins de mes parents font-ils partie des tâches d’un institut spécialisé ou les miennes? Appartiennent-ils aux tâches de l’Etat? L’expérience de la Suisse avec le système de milice a été très positive dans le passé. Je me garderais bien de m’engager sur d’autres pistes et de risquer de perdre l’une des principales forces de la Suisse.

– Est-ce que la professionnalisation de la vie politique est une menace?

– Nous ne sommes pas favorables à une professionnalisation de la vie politique. Le système de milice doit aussi s’y appliquer. Il n’y a pas de cause unique, mais une raison des tensions trouve sa source en politique. La capacité de certaines personnes à s’engager tant au militaire qu’en politique et dans l’entreprise a longtemps profité au pays. Si nous n’avions que des politiciens professionnels, le sentiment de dégoût de la politique serait bien plus répandu. J’ai coutume de dire: «Nous sommes tous l’Etat, nous sommes tous l’économie, nous sommes tous la société.»

– L’identification est importante, mais n’est-ce pas contradictoire avec votre volonté d’encourager une fusion de cantons?

– Cela fait partie de notre idée de coopération avec l’Etat, et des atouts d’un système où les décisions se prennent de bas en haut et non l’inverse. Je serais complètement opposé à une fusion de cantons imposée d’en haut. Nous devons laisser le choix aux citoyens. C’est une erreur du système actuel de ne rendre possible la fusion de cantons que si la Constitution est modifiée. Aujourd’hui, il faut une votation de l’ensemble du pays. Mais est-il correct que les Grisons ou le Tessin décident de la volonté de Bâle-Ville et Bâle-Campagne de fusionner? Nous ne le pensons pas.

Publicité