Entre-Temps…

Sommes-nous naturellement récalcitrants à la réalité économique?

CHRONIQUE. Le fossé d’incompréhension entre la population et la réalité économique ne cesse de grandir

«Professeur, vous ne comprenez vraiment rien à l’économie…» Je reçois, rarement c’est vrai, ce genre de commentaire. Sans écarter la possibilité de cette hypothèse, il est frappant que ceux qui émettent ce jugement n’ont généralement aucune compétence particulière en économie. Pourtant, ils sont honnêtement convaincus de la justesse de leur savoir.

Dans ses chroniques du New York Times, Paul Krugman, Prix Nobel d’économie, ne manque jamais une occasion de ridiculiser les conceptions économiques simplistes de Donald Trump. Pourtant, rien n’y fait et sa base électorale le suit aveuglément. Il est en ligne avec les convictions profondes de beaucoup de gens. Le fossé d’incompréhension entre la population et la réalité économique augmente. Pourquoi?

Nombreux a priori

Pascal Boyer, professeur à l’Université de Washington, a recensé certains des a priori économiques que l’on rencontre communément: si certains deviennent plus riches, d’autres doivent devenir plus pauvres, les importations sont un signe de faiblesse, la concurrence a des effets négatifs sur le social, il ne faut faire du commerce qu’avec des gens que l’on connaît, les grandes sociétés imposent leur prix au marché et, finalement, le profit est suspect.

Le père de la sociologie moderne, Emile Durkheim, pensait qu’il fallait «éradiquer tout préjugé de l’analyse». Mais en économie, cela paraît de plus en plus difficile. Il existe des a priori et des schémas mentaux qui sont profondément gravés dans l’esprit d’une grande partie de la population. C’est cela qui prend de l’importance aujourd’hui. Une nouvelle branche de l’économie s’ouvre: la «Folk Economics» (l’économie populaire ou populiste?).

La précédente chronique: Pourquoi les jeunes se détournent-ils des grandes entreprises?

Ces a priori économiques sont particulièrement importants, puisqu’ils influencent non seulement les décisions des gouvernements, mais aussi la politique avec l’émergence du populisme. Chacun d’entre nous semble s’y connaître naturellement en économie, indépendamment de toute étude. Pourtant, nous ne dirions pas la même chose en biologie moléculaire ou en physique quantique. D’où vient ce phénomène? D’une intuition économique?

Darwin avait déjà émis l’hypothèse que l’intuition trouverait son origine dans les réflexes que nous avons développés dans notre instinct de survie. Les a priori économiques ont peut-être aussi leur origine dans la Préhistoire, à l’époque où l’économie et le commerce se faisaient en cercle restreint à l’échelle des tribus.

L’exemple tribal

Robin Dunbar, un anthropologue de l’université d’Oxford, a émis l’hypothèse que le chiffre de 150 personnes représente la première structure spontanée qui aurait caractérisé les sociétés préhistoriques. Ce chiffre reste imprégné dans notre cerveau aujourd’hui et on le retrouve depuis l’organisation militaire jusqu’au nombre d’amis en moyenne sur Facebook.

C’est dans ce contexte que s’imprègnent les a priori économiques. Dans une organisation tribale fermée et à l’échelle de quelques familles, le profit peut effectivement paraître suspect. Certains peuvent aussi s’enrichir aux dépens des autres. Rousseau l’a d’ailleurs souligné dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Mais ce qui fonctionne à l’échelle d’un petit groupe clos ou d’une famille ne se vérifie plus à l’échelle d’une économie globale.

A partir d’une certaine taille, nous savons que la pensée à somme zéro n’est plus correcte. La loi sur les avantages comparatifs développée par David Ricardo en 1817 montre que chaque pays a intérêt à se spécialiser dans le commerce international et à importer les produits où il n’a aucune compétence. Ce n’est pas une faiblesse.

En économie, ce qui fonctionne à l’échelle d’un ménage n’est pas identique au système agrégé que représente une entreprise ou une nation. Les économistes ont été particulièrement mauvais à expliquer cela à la population et aux politiciens. De plus, ils sont rarement d’accord entre eux. Comme le faisait remarquer George Bernard Shaw: «Si on mettait tous les économistes bout à bout, on n’arriverait jamais à une conclusion.» Et les préjugés perdurent…

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