Suisse 4.0

Sophie Bertrand: «Le numérique n'a pas vidé les bibliothèques»

La responsable de Gallica, le projet de numérisation de la Bibliothèque nationale de France qui fête ses 20 ans, revient sur les défis de ce genre d'initiatives et sur la concurrence de Google

Gallica, c'est plus de quatre millions de documents numérisés et 50 000 visites par jour. Gallica? Le projet de bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France (BnF), qui fête ces jours ses 20 ans d'existence. Responsable de cette numérisation, qui implique d'autres bibliothèques françaises et des collaborations internationales, avec la Suisse aussi, Sophie Bertrand revient sur les enjeux de ce travail titanesque, entièrement soutenu par des fonds publics. 

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Le Temps: Comment le choix des documents à numériser a-t-il été fait?

Sophie Bertrand: Au départ, ce projet a été conçu comme une bibliothèque numérique, encyclopédique et comprenant des documents de référence des principaux thèmes académiques français. Elle devait accompagner un projet architectural d'envergure sur le site de Tolbiac [où a été construit la Bibliothèque François-Mitterrand, l'un des sites de la BnF, ndlr]. L'idée était de concevoir un service qui pouvait proposer un moyen de lecture différent assisté par ordinateur avant l'avènement du Web.

– C'est l'arrivée du Web qui a accéléré le projet?

– Oui, le Web avait donné une visibilité accrue aux documents numérisés. Mais ce n'est pas le seul élément: Google a montré son ambition de tout numériser. La BnF a ainsi lancé une campagne pour éviter qu'un seul acteur ne numérise tout le savoir du monde. Il s'agissait d'un positionnement politique qui a été entendu car la BnF a obtenu des subventions conséquences pour une numérisation de masse.

– La bibliothèque numérique permet-elle d'augmenter la consultation des documents?

– La fréquentation atteint 50 000 visites par jour. La numérisation permet aux chercheurs de compléter le travail qu'ils ont effectué sur place. A l'origine du projet, il avait fallu affronter la peur du numérique: certains imaginaient qu'elle allait vider les salles de lecture. Après vingt ans, nous n'avons pas vu de différence dans la fréquentation. On se rend compte que les deux éléments – physique et numérique – offrent une continuité, pas une concurrence. En outre, elles permettent de diversifier les utilisateurs. 

– Les bibliothèques sont-elles nécessaires si tout peut être trouvé en ligne? 

– Oui, car pour la curation, on ne peut pas tout faire en ligne. On peut offrir une assistance, des chatbots, etc. Mais on se rend compte que les utilisateurs cherchent une interaction plus humaine. Les gallicanautes – comme nous appelons nos utilisateurs les plus fidèles – sont demandeurs de rencontres. L'usage en ligne est individuel mais aussi distancié alors que la bibliothèque demeure un lieu de rencontres, de contact social. Le rôle des bibliothèques change, c'est vrai, elles doivent davantage offrir une continuité du dialogue de la rue ou du quotidien. 

– Avez-vous fait des découvertes inattendues pendant le processus de numérisation? 

– Oui. A la faveur des numérisations, nous devons chercher dans les magasins et refaire des inventaires. Cela pousse à la restauration de documents rares ou oubliés. Les globes, par exemple, ont gagné une meilleure visibilité.

– Qu'en est-il des risques de la numérisation?

– Il y a toujours une prise de risque, parce qu'on manipule des documents. Il se réduit car il existe des façons de faire plus respectueuses des documents patrimoniaux et il est possible de numériser toujours plus de choses différentes, dans des formats différents: des monnaies, des petits et grands livres, etc. Mais dans certains cas, le papier est cassé et il part en poussière à la prise en main, c'est le cas de la presse ancienne notamment. Sur le stockage, les documents papiers sont à la BnF, tandis que les fichiers numériques se trouvent dans une banque de données et des disques durs dans deux des sites de la BnF. Nous n'utilisons pas le cloud.

– Google est-il un concurrent?

– Il est difficile de comparer, déjà parce qu'on ne calcule pas de la même manière le nombre de documents numérisés. Mais, surtout, nos projets n'ont pas la même nature. Nous restons une bibliothèque, qui construit une collection. Cela n'a rien à voir avec un algorithme et un moteur de recherche. Ces différences font aussi que l'on peut dialoguer. 

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