N'en déplaise à Jack Schwager, l'auteur américain du célèbre ouvrage The Market Wizards («Les sorciers du marché») qui a planté à tout jamais sous ce registre la réputation de certaines étoiles de l'industrie des hedge funds, les jeunes professionnels de ce secteur affichent aujourd'hui des gueules d'enfants sages. Alignés sur le podium d'un séminaire organisé à Londres mardi dernier par Global Fund Analysis (GFA), la soixantaine de professionnels venus expliquer leurs stratégies à une audience de vieux briscards de la finance internationale ne ressemblaient pas au savant fou de Retour vers le futur. Timides et disciplinés mais passionnés par leurs stratégies, ces gestionnaires démentent l'image qu'on se fait des hedge funds. Comme l'a prouvé ce séminaire, ces fous de la performance absolue sont à un tournant. Ils cherchent une reconnaissance et un toit où abriter leurs convictions. Face à eux, les institutions financières avides de rendement leur font les yeux doux. Les commandos des hedge funds sont fatigués: ils rentrent dans le rang…

Qui eût cru, il n'y a pas cinq ans, que des groupes comme State Street, Merrill Lynch, UBS Warburg, Robeco Group, Skandia Asset Management, l'assureur AIG ou encore la Deutsche Bank s'intéresseraient ouvertement aux hedge funds. Seuls dans leurs cuisines quantitatives, allergiques à l'information et à la transparence, les «sorciers de la finance» passaient pour des alchimistes dont la pierre philosophale, frappée au coin de la gestion active et passive, effrayait. D'autant plus que, comme un George Soros, leurs paris pouvaient faire trembler la «Bank of England». Quand on leur serrait la main, comme UBS avec LTCM, c'était en cachette, pour pimenter les portefeuilles. Alors, au moindre coup de grisou, au moindre LTCM ou Granite, pour ne citer que deux faillites retentissantes de cette industrie, c'était le haro.

Berezina des Bourses

«Mais nous avons réalisé que gérer, c'est maximiser la performance en acceptant aussi que les stratégies se complètent: la gestion active et passive, c'est comme les deux côtés d'un même lit», concède Alan Brown, le président de State Street Global Advisors. Une prise de conscience d'autant plus rapide que l'objectif des gestionnaires alternatifs d'une performance décorrélée des indices a tout pour séduire les financiers classiques quand leurs propres rendements s'écroulent dans le Trafalgar des taux et la Berezina des Bourses. Du coup, la tendance, amorcée l'an passé, s'affirme. Les grandes maisons s'intéressent aux sorciers de la finance qui sont prêts à mettre un tigre dans leurs portefeuilles. Elles déroulent le tapis rouge devant eux (voir ci-dessous) sans écouter les sceptiques. Ainsi, le professeur Narayan Naik de la London Business School, qui assure: «L'analyse de la performance absolue des hedge funds montre qu'elle est analogue à ce que peuvent donner les options.» Rien de sorcier pour lui dans les hedge funds: leur réputation tient grâce à la fréquence des transactions.

Mais qui dit fréquence, dit liberté d'action. Tous les gestionnaires alternatifs ont en commun un appétit féroce pour «jouer» librement avec leurs idées et leurs stratégies. Les grandes structures financières, qui les ont souvent laissés partir parce qu'elles voulaient leur imposer une organisation et un esprit de gestion, font machine arrière. En créant des coquilles de gestion alternative chez elles, «elles génèrent des forces, retiennent et attirent les talents», souligne le directeur exécutif de LGT Capital Management Thomas Weber. Un peu comme des athlètes en manque de performances, elles se «shootent» au hedge funds en pensant que cela va les redresser. Or, institutionnaliser la gestion alternative signe peut-être son arrêt de mort. Car, ces gestionnaires sont des commandos dont l'attrait vient d'une mobilité qui sera noyée sous l'afflux des montants à gérer. Par ailleurs, sous contrôle dans des structures organisées, ils ne pourront plus perdre. Or, comme l'a justement rappelé Jack Schwager, dans les hedge funds, «perdre fait partie du jeu»…