Coteau de Rougemont, à Soral, dans le canton de Genève. Les vignes ici sont plantées sur un terrain particulièrement pentu donnant sur la Laire, un affluent du Rhône qui fait office de frontière avec la France. José Joaquim Beja, 61 ans, son fils Marcio José Silva Beja, 41 ans, et José Eduardo Do Carmo Hilario, 29 ans, un voisin de leur village d’Alqueva, dans le sud du Portugal, ont le dos plié en deux. Les Lusitaniens ébourgeonnent des pieds de vigne. Ils sont arrivés quelques jours plus tôt, le 7 mai, après un voyage en voiture de dix-sept heures. 

Ils sont des saisonniers, des nomades de la mondialisation qui suscitent l’émoi à travers le globe car, vu les paralysies engendrées par la pandémie, partout on craint leur absence. Surtout dans l’agriculture, où ils sont très présents et où les denrées sont périssables. Difficile, sans eux, de cueillir les 7000 tonnes de fraises qui poussent en ce moment en Suisse. Pour les récoltes, l’Espagne, principal exportateur de fruits et de légumes en Europe, s’en remet aux Marocains et l’Angleterre aux forces des pays de l’Est. Au Brésil, les exportations de café dépendent des migrants. La situation est tendue en Suisse, où l’on compte chaque année davantage sur ces ombres qui louent leur travail pour quelques semaines ou quelques mois.

A Soral ce mardi, il fait froid, une douzaine de degrés tout au plus. José Joaquim Beja et son fils ont opté pour un pull polaire et le plus jeune porte un ciré olive et des bottes. L’ébourgeonnage requiert de la minutie: les ceps recensent une quinzaine de bourgeons en moyenne. Les Portugais en enlèvent un sur deux pour aérer les plantes et éviter les maladies, en sélectionnant les meilleurs. Ils ont commencé la veille et devraient être occupés jusqu’à la fin juin.

Le domaine des Lolliets, qui les emploie, recense 8,5 hectares de vignes que les saisonniers devront ensuite palisser (placer les pousses entre des fils de fer) puis effeuiller (enlever les feuilles et les entrecœurs) avant la vendange au vert du début de l’été, des activités qui se font à la main.

17,50 francs par heure

Celles de José Joaquim Beja sont cornées: au Portugal, elles s’activent le reste de l’année dans d’autres vignobles, dans la culture d’olives, d’amandes, de noix. En Suisse, elles lui permettent de gagner 17,50 francs par heure ou 6300 francs en deux mois. Un revenu qui le fait venir à Soral – avec son fils pour doubler la mise – chaque année depuis plus d’une décennie. «La pandémie ne change rien, on vient car il faut travailler», dit-il.

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Face au Covid-19 et aux restrictions douanières, les petites mains prennent de l’importance. A la mi-mars, l’Espagne a fermé ses portes; les saisonniers portugais ne pouvaient plus venir, car les avions, en plus, ont été cloués au sol.

En dehors de la main-d’œuvre familiale, 1200 travailleurs sont employés dans l’agriculture à Genève, dont 900 saisonniers, selon AgriGenève, la faîtière du secteur dans le canton. Ils viennent le plus souvent du Portugal, d’Espagne, de France, mais également, depuis l’ouverture des frontières avec l’UE, de Pologne et de Roumanie.

Parmi eux figurent des «permis L», les titulaires d’une autorisation de séjour de moins d’un an, pour une activité lucrative ou non, ou des étrangers soumis à l’obligation d’annonce. Les ébourgeonneurs des Lolliets font partie de cette catégorie, la plus répandue en Suisse. Par le biais de leur employeur, ils ont averti les autorités de leur arrivée.

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A la suite de la demande d’une trentaine de vignerons, AgriGenève a sollicité la compagnie aérienne Swiss pour affréter un vol de Porto à Genève, le 4 mai, et optimiser leurs chances d’arriver à bon port. Cent quarante et un passagers sont montés à bord. Des avions ont été utilisés dans de nombreux pays pour faire venir la main-d’œuvre étrangère.

Remplacer un saisonnier est très difficile

Raphaël Dunand, viticulteur

José Joaquim Beja, Marcio José Silva Beja et José Eduardo Do Carmo Hilario ont opté pour la route. «Dans les avions, la maladie peut se transmettre plus facilement», estime l’aîné d’entre eux.

Les frontières espagnoles se sont entrouvertes fin avril et, désormais, les Portugais munis de permis ont une chance de passer, mais beaucoup doivent rebrousser chemin. «Nous avons été refoulés à la frontière espagnole car le douanier exigeait une attestation de résidence en Suisse, que nous n’avions pas», indique José Joaquim Beja. Les travailleurs retournent à la maison, se font envoyer le document requis et repartent. En France et en Suisse, ils passent.

«D’autres viticulteurs comptaient sur des Polonais qui n’ont pas pu venir tout de suite», indique Raphaël Dunand, qui tient le domaine des Lolliets. «En mars, c’était l’incertitude; aujourd’hui, ça semble se décanter mais les situations changent vite d’un pays à l’autre», estime François Erard, directeur d’AgriGenève.

«Certains n’osent pas quitter leur pays»

«Nos saisonniers sont finalement arrivés», indique Roland Stoll, patron de Stoll Groupe, un des principaux maraîchers de Suisse, à Yverdon. A Winterthour par contre, le producteur de fruits rouges Schibli Beeren pouvait compter fin mars sur 12 saisonniers contre une trentaine d’habitude au début du printemps, selon Reuters. Contactée par nos soins, Jennifer Iunco, une administratrice de l’entreprise, indique que sur les 70 Polonais, Slovaques et Roumains attendus en mai, une vingtaine manquent à l’appel. «Certains n’arrivent pas à venir, d’autres n’osent pas quitter leur pays à cause de la pandémie», dit-elle.

En Belgique, un syndicat a estimé début mai qu’il manquait jusqu’à 20 000 saisonniers dans l’agriculture et l’horticulture. La fermeture des consulats américains au Mexique pourrait signifier qu’une bonne partie des 250 000 visas destinés aux travailleurs agricoles ne seront pas délivrés et, en Angleterre, on ne verra qu’une petite partie des 90 000 cueilleurs européens, pointe cette semaine The Economist.

Pour pallier les manques, en Suisse et ailleurs, des recruteurs ont puisé dans le vaste réservoir des personnes au chômage partiel. Avec un succès mitigé, car on ne s’improvise pas dans ces métiers; il faut être en forme et disponible sur la durée. Un vigneron genevois a dû composer avec le retrait d’un employé temporaire en RHT quand il a été rappelé par son patron. Quant aux robots, ils sont bien incapables de récolter des fruits fragiles ou de repérer les bourgeons moins prometteurs. «Remplacer un saisonnier est très difficile», selon Raphaël Dunand.

La pandémie braque les projecteurs sur ces travailleurs de l’ombre et rappelle à quel point ils sont indispensables, surtout en Suisse où l’on a voté en 2014 en faveur de l’initiative «Contre l’immigration de masse» qui a bousculé les textes de loi vis-à-vis de cette main-d’œuvre largement étrangère. Il est question de revenir au statut de saisonnier tel qu’il a existé de 1931 à 2002, quand il a été aboli par l’accord de libre circulation des personnes avec l’UE.

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Pour éviter un afflux d’étrangers, le statut de saisonnier, ou permis A, est créé en 1931: il limite la durée de travail, prohibe tout regroupement familial. Stigmatisés, les nouveaux venus sont logés dans des baraquements isolés. Des critiques y voient un moyen pour la Suisse d’exporter son chômage: durant les trente glorieuses, l’économie croît et l’«armée de réserve» est sollicitée. Le nombre de saisonniers prend l’ascenseur, mais, avec le premier choc pétrolier, c’est dans ces effectifs qu’on taille en premier.

Le nombre de travailleurs nomades en Suisse est passé de 702 000 en 2015 à 768 000 l’an dernier

En 2016, sous la pression européenne, Berne ne remet pas à jour ce statut controversé. S’ils l’avaient souhaité, José Joaquim Beja, Marcio José Silva Beja et José Eduardo Do Carmo Hilario auraient pu venir avec leur famille: ils sont assurés, ils bénéficient d’un salaire minimum et peuvent changer de travail tout en gardant leur autorisation.

Les syndicats estiment néanmoins que les conditions des travailleurs nomades ne sont guère meilleures que celles de saisonniers de l’époque. Certains d’entre eux sont sous-payés, non déclarés, des contrats sont résiliés du jour au lendemain et rien n’est mis en place pour les intégrer.

Toujours plus de saisonniers

Aucune statistique ne leur est d’ailleurs consacrée, mais tout indique que le nombre de «travailleurs de courte durée» – ou saisonniers, car le terme demeure – grimpe de nouveau. En additionnant, auprès de l’Office fédéral de la statistique (OFS), les entrées de la «population résidante non permanente étrangère avec activité lucrative» et les annonces obligatoires pour un séjour de moins de 90 jours, on constate que le nombre de travailleurs nomades en Suisse est passé de 702 000 en 2015 à 768 000 l’an dernier, des résultats que l’OFS a validés.

Les méthodes de calcul de l’OFS ayant changé, il est difficile de comparer avec les années précédentes, mais les chiffres font état d’une hausse depuis une quinzaine d’années. Les saisonniers sont surtout sollicités dans les services (notamment dans l’informatique, la construction et la restauration). Dans l’agriculture, 43 900 entrées ont été enregistrées en 2015 et 58 300 en 2019, surtout l’été.

Plus de saisonniers? L’entrée en vigueur en 2002 de l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’UE a facilité les engagements et de plus en plus d’entreprises adoptent des modèles d’affaires basés sur ce type de travailleurs. «La production locale a augmenté à Genève, de nouvelles serres permettent la production de tomates huit mois par an», relève François Erard. «Pour le même travail, il faut désormais plus de monde», estime Roland Stoll.

José Joaquim Beja, Marcio José Silva Beja et José Eduardo Do Carmo Hilario ne croisent en général guère de monde durant leurs séjours en Suisse – ils maîtrisent d’ailleurs difficilement le français – et, cette année, ils seront plus isolés que jamais. Ils sont logés dans un appartement fourni par leur employeur et seul l’un des trois ira faire les courses, pour limiter les risques de propagation du virus.

La pandémie a durement touché les viticulteurs. Le domaine des Lolliets vend en général 60% de ses bouteilles à des restaurants, fermés ces deux derniers mois. Roland Stoll a pour sa part écoulé davantage de salades batavia et de tomates auprès des particuliers, ce qui a un peu compensé ses pertes sur les laitues lollo, les pak choï ou les céleris pommes, traditionnellement vendus à la gastronomie et qui n’ont pas trouvé preneur.