Trois transactions de private equity très importantes ont été annoncées ces derniers jours. Michael Dell et le groupe Silver Lake reprennent Dell, qui tombe ainsi en mains privées, pour presque 25 milliards de dollars; Warren Buffet se souvient du ketchup de son enfance et, avec 3G Capital, a acquis Heinz, elle aussi désormais en mains privées, pour 28 milliards de dollars. En Europe, BC Partners et CVC sont censés racheter le groupe de restauration collective Elior pour 3,5 milliards d’euros.

La combinaison d’un monde plus optimiste et d’un début de rationalisation du nombre d’acteurs dans le private equity commence à transformer ce marché. Aux Etats-Unis, il y a de plus en plus de crédit à disposition pour des buyouts. Et même en Europe, le secteur s’est remis à bouger. Les transactions concernant Dell et Heinz sont probablement nées de la croyance que les entreprises détenues par des propriétaires privés sont plus faciles à recentrer sur leurs activités. Dans le cas de Dell, un énorme acteur industriel, tel que Microsoft, trouve que cette évolution a du sens (pour sa propre stratégie également), et a aussi investi dans la transaction. Warren Buffet se targue d’être un investisseur à plus long terme que ce n’est le cas du private equity, et son co-investisseur brésilien 3G Capital, relativement méconnu, pourrait bien voir la situation sous le même angle. Ce type d’approche fait tout l’intérêt du private equity, qui répond à un besoin véritable et à une logique stratégique. Si l’on compare ceci avec le récent tourbillon de transactions d’un acteur du private equity à l’autre, et ce à des prix toujours plus élevés, on pourrait bien se trouver au début d’une phase de buyouts plus sains.

Le Financial Times a rebaptisé les transactions de Dell et Heinz «big boring buyouts». Pourtant, beaucoup de buyouts réussis étaient basés sur des entreprises à croissance lente. Est-ce que cela annonce un nouveau boom de méga-buyouts (ennuyeux)? Probablement pas. Mais cela pourrait bien être un signe de renouveau printanier pour ce secteur. Son importance ne provient pas de la taille sensationnelle des transactions, mais bien plus de leur logique sous-jacente. Nous nous attendons à une augmentation du nombre de buyouts, grands et petits, avec une approche bien plus rationnelle que cela n’a été le cas ces quelques dernières années. Le temps est peut-être venu de commencer à envisager, de façon prudente et critique, le private equity comme un élément essentiel dans un portefeuille d’investissements.

Les gérants de fortune basés en Suisse se tournent peu à peu vers le private equity. Selon une étude réalisée par Russell Investments, l’allocation en private equity des grands investisseurs institutionnels se montait, en moyenne, à 5,1%. Etant donné que seuls 64% des sondés en détenaient, ceci implique que ces derniers avaient autour de 10% de private equity en portefeuille. Lyrique estime qu’en moyenne, chez les gérants de fortune européens, ce taux est probablement inférieur à 2%, ce qui fait moins de la moitié des 5,1% estimés par Russell.

Et c’est probablement en raison de ce faible niveau que les investisseurs et les gérants de fortune privés réalisent un bilan mitigé avec cette classe d’actifs. De nombreux gérants de fortune, par exemple, semblent avoir succombé aux charmes des mêmes – et généralement grands – gestionnaires de fonds (personne n’a jamais été viré pour avoir acheté des titres IBM), avec pour résultat des portefeuilles de fonds remarquablement semblables. A l’autre extrême, on trouve les investissements directs dans de petites entreprises individuelles, par ceux que le secteur a baptisés «la famille, les amis et les fous». Leurs résultats sont généralement médiocres. Les banquiers privés et autres gestionnaires de fortune semblent négliger ce qui se trouve entre ces deux extrêmes.

C’est dommage, car le secteur du private equity compte de nombreux très bons investisseurs, qui ne sont pas toujours les meilleurs vendeurs. Ces petits groupes peuvent avoir décidé que leur force reposait sur un secteur spécifique ou un pays spécifique et, par conséquent, ils restent relativement petits et inconnus. Il existe environ 5000 gestionnaires de fonds de private equity dans le monde. Comme nous l’avons souligné par le passé, un fonds moyen de private equity n’est pas très intéressant, et l’investisseur devrait se concentrer sur les 25% les meilleurs. Ce qui fait quand même 1250 gestionnaires auxquels il vaut la peine de s’intéresser.

L’autre raison pour prendre le private equity plus au sérieux est qu’il se concentre, par définition, sur des entrepreneurs qui vendront tôt ou tard leur société. La gestion de fortune serait bien inspirée de lui porter une attention accrue, et en particulier à ses gestionnaires de fonds plus modestes.

* Lyrique