Il existe un éventail de représailles plus banales contre son employeur, allant de l’humour potache au châtiment plus cruel. C’est dans cet esprit qu’un groupe anonyme, composé de cinq dirigeants ou cadres supérieurs, a publié aux éditions Fayard un manuel intitulé Comment pourrir la vie de son patron en 2015.

Ce recueil de «150 recettes pour se faire du bien en lui faisant du mal», est à première vue consacré à la méchanceté gratuite en entreprise. Mais ce manuel soi-disant malveillant peut aussi être vu comme un bouquin défouloir, une thérapie par le rire, la dérision. Ou un livre sur le pouvoir, la démonstration par l’absurde que votre chef est aussi fragile que vous», explique Philippe Dylewski, consultant en négociation dans de grandes entreprises et seul coauteur de l’anti-guide de management qui accepte de s’exprimer à visage découvert. L’ouvrage recense des témoignages de revanches tordues – mais véridiques – prises à l’encontre de cadres dirigeants. Elles ont été entendues dans le contexte professionnel individuel de chaque auteur du livre, lues dans la presse ou glanées sur Internet. Petit florilège.

Des photos pornographiques dans les présentations PowerPoint

«Il y a trois ans, j’ai hérité d’un nouveau patron», témoigne Anne C., 49 ans, assistante dans le secteur industriel. Bien que tyrannique, l’individu jouit d’une cote inouïe au sein de l’entreprise. Sa subordonnée, qui n’a jamais appris à dire «non», reconnaît même lui vouer une certaine admiration. Sauf que depuis trois ans, le dirigeant en question ne lui adresse pas la parole. Anne C. se sent transparente à ses yeux. Ce qui l’exaspère. «Un jour, j’en ai eu marre. Pourquoi [à ce moment-là] plutôt qu’un autre? Aucune idée», raconte-t-elle. La veille d’une importante présentation, elle glisse dans les pages PowerPoint de son supérieur hiérarchique une dizaine de photos pornographiques. Elle prend soin de soigneusement ventiler ses échantillons obscènes, pour ne pas éveiller de soupçons.

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Bilan de la tentative de ridiculisation: échec complet. Sa manœuvre visant à infliger une leçon mémorable à son patron se transforme en une rigolade conviviale. «Il était plié en quatre. Le directeur général tapait du poing sur la table en pleurant de rire. Sa présentation a été un énorme succès. Personne n’a été choqué», s’inquiète alors Anne C. Convaincue que les indices de son forfait la trahiraient, elle n’en dort pas de toute la nuit. Le lendemain, sa victime vient à elle, une tasse fumante à la main. Il la dépose sur le bureau d’Anne C., sans rien dire. «Depuis, chaque jour, mon patron m’apporte mon café. Pas une seule fois il ne m’a demandé si c’était moi qui avais trafiqué sa présentation», conclut-elle.

De la ritaline dans le café de son chef

Autre récit, avec un dénouement moins heureux: Roger T., dont le neveu hyperactif prend de la Ritaline, une espèce d’amphétamine pour aider les enfants à se concentrer, agent immobilier, a une sérieuse dent contre son employeur. Curieux, mais pétri d’idées saugrenues, il goûte un jour au médicament du fils de sa sœur, ce qui lui vaut une nuit blanche. Ayant découvert une vertu insoupçonnée de la Ritaline, il va, sous des prétextes fallacieux, voir son médecin traitant, lequel accepte de lui en prescrire un tube. «Mon chef boit du thé brûlant toute la journée», résume Roger T., qui après plusieurs essais, trouve le moyen d’y dissoudre ses gélules. «Chaque jour, j’ai jeté [une dose d’excitant] dans son thermos. Comme le week-end je ne le voyais pas, son corps ne s’est pas habitué au produit. Mais au bout d’une semaine, [mon patron] ressemblait à un zombie tout droit sorti de la série américaine The Walking Dead», relève-t-il.

Juillet 2013: les colonnes de l’Alabama Local News relatent une mésaventure comparable. Quoique d’un ressort comique encore plus discutable. Un employé parvient à mélanger un anxiolytique au café de son manager, une demi-heure avant que celui-ci n’anime une réunion importante. Seul hic: le dosage est inadapté. Au lieu de l’effet euphorique espéré, la victime s’écroule par terre. Et plonge dans un sommeil profond durant deux heures. Paniqué, le coupable se dénonce, expliquant qu’il voulait que son supérieur hiérarchique «goûte à son tour aux médicaments qu’il devait prendre chaque jour pour supporter la pression au boulot». Résultat: la victime n’a pas porté plainte, arguant que «si un de ses collaborateurs en était arrivé à de telles extrémités, c’est que lui, en tant que manager, avait échoué dans son rôle».

Jeux de pouvoir

A la lumière de ces échantillons, que penser du livre «Comment pourrir la vie de son patron?» ? Son contenu a été corédigé par une juriste dans une organisation internationale, une directrice des ressources humaines d’une multinationale, le patron d’une PME d’une cinquantaine de personnes et le directeur général d’une société employant plus de 500 salariés. Sans être toujours forcément drôle, cet ouvrage rudimentaire a toutefois pour vertu de susciter une réflexion autour des jeux de pouvoir en entreprise, des rôles de l’abuseur et de l’abusé, ainsi que du sentiment d’injustice qui peut pousser certains salariés à des comportements parfois condamnables.

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Les avocats spécialisés dans le droit du travail que nous avons contactés se sont tous montrés désemparés, voire perplexes, face à ce phénomène de vengeance dans le cadre professionnel. Toutefois, Luc Wenger, juriste, médiateur indépendant pour plusieurs entreprises publiques ou privées, et conseiller en gestion des conflits au travail, prévient: «Les réactions impressionnantes ou radicales face à l’iniquité – réelle ou perçue – existent, mais elles sont très rares.» De son expérience pratique, les réponses les plus communes face à des brimades sur son lieu de travail sont de l’ordre de la violence symbolique (démotivation), des petites mesquineries, de l’obstruction, de l’agression verbale, de l’arrêt maladie, ou du chantage psychologique. «Les relations interpersonnelles sont complexes. Le degré de vengeance dépend de critères multiples, dont celui du seuil de tolérance de chaque individu», estime-t-il.

J’ai suivi une personne pour une réorientation qui, par désespoir, avait fait payer son ancien employeur en appelant depuis un poste fixe de l’entreprise un numéro surtarifé au Japon

Son de cloche similaire de la part de Nathalie Ducrot, auteure et représentante suisse de la Fédération internationale de coaching: «La pression augmentant, nous devenons tous plus vulnérables au travail, plus sensibles aux blessures.» Et l’accompagnatrice de carrières de signaler: «J’ai suivi une personne pour une réorientation qui, par désespoir, avait fait payer son ancien employeur en appelant depuis un poste fixe de l’entreprise un numéro surtarifé au Japon, sans doute plusieurs heures.»

Un cri de souffrance

Pour Jacques Berent, la vengeance peut prendre de nombreuses formes. Exemple de plus en plus répandu: le «whistleblowing». «Bien que les dénonciations de lanceurs d’alerte sont souvent faites au nom d’une noble cause, et donc considérées comme plus vertueuses, elles peuvent aussi bien servir des fins personnelles», souligne le doctorant en psychologie sociale à l’Université de Genève. Toute structure hiérarchique comporte un risque d’exploitation. En général, les dérives peuvent être atténuées, à travers au minimum des excuses. «Mais si un employé se retrouve désemparé, il peut, comme solution de dernier recours, entrer dans une logique solitaire de représailles, afin de rééquilibrer sa perception d’injustice», note-t-il.

Sans devoir en arriver à ce stade, il existe au préalable plusieurs autres stratégies pour lutter contre les vrais abus de pouvoir, ou ressentis comme tels: se plaindre à la personne concernée, ne pas se laisser faire et prendre, le cas échéant, des cours d’assertivité (techniques pour mieux s’exprimer afin de défendre ses droits). Ou saisir la justice, faire appel aux mécanismes existants de gestion interne des conflits en entreprise, changer de service ou d’emploi, etc. «Si vous avez acheté mon livre, c’est que vous rêvez d’endoscoper votre patron avec une tronçonneuse. Vous avez fait le choix de lui pourrir la vie, ce qui n’est à mon avis pas la meilleure des options, car vous vous enferrez dans une vie de terreur et de lâcheté, au lieu de tenter de corriger les excès dont vous vous sentez la victime», prévient Philippe Dylewski.