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SpaceX ou la fin des Etats dans l’espace?

SpaceX ambitionne de prendre la place des Etats dans des projets qui devraient leur être réservés, comme la conquête de Mars, aux retombées directes incertaines. Le pas de trop pour Elon Musk?

L’espace est le lieu privilégié où se manifestent les activités de haute technologie mais aussi de hauts risques d’échec. Seuls les Etats et leurs agences spatiales pouvaient les assumer, du moins le croyait-on. Jusqu’au jour où une entreprise, SpaceX (fondée par le même Elon Musk des voitures électriques Tesla) a brisé ce monopole étatique que personne ne pensait devoir remettre en cause.

En 2017, il est devenu le premier opérateur de missions spatiales: 17 contre 11 pour Ariane Espace (qui opère les fusées Ariane). L’espace serait donc devenu un espace économique et concurrentiel comme un autre, avec la question sous-jacente: les Etats y ont-ils leur place?

Difficile à rentabiliser

La durée de vie d’un satellite est limitée à quinze ans. C’est court pour un investissement énorme. Il faut le rentabiliser tout de suite. Impossible d’envisager sa mise à l’essai, une fois lancé: il ne peut être corrigé. Si sa mission ne rencontre pas l’intérêt (économique) escompté, c’est une perte sèche. Certains se souviendront de la constellation Iridium, qui visait à offrir un téléphone mobile par satellite à tout le monde, quelques années avant le boom des GSM. Trop tard, les satellites étaient sur orbite et n’ont plus servi à rien (sauf à l’armée américaine).

Longtemps, on a pensé que la taille des investissements justifiait des efforts groupés des Etats, via un seul opérateur, financé par eux, qui redistribue à ceux-ci les retombées industrielles. L’exemple type est l’Agence spatiale européenne (ESA), vivant en autarcie et dans le confort jusqu’à l’arrivée de SpaceX. Depuis, l’ESA a dû multiplier les sous-traitants, procéder à des appels d’offres, diminuer les coûts… un refrain connu des milieux concurrentiels. Mais dans l’espace, il y a aussi beaucoup de projets sans retombées industrielles sauf hypothétiques et à long terme. L’intervention étatique est alors une nécessité. C’était le cas du programme Apollo de conquête de la Lune: un gouffre financier, mais on ne cesse de mettre en exergue les retombées dans notre vie quotidienne.

Quelles limites pour l’Etat?

L’Etat doit s’arrêter là où les opérateurs privés peuvent prendre le relais, sous peine d’être mis en difficulté, lui et son argent public: les activités au sol qui sont liées à l’espace sont concurrentielles depuis longtemps. Galileo est un projet de l’Europe mais elle laisse au privé l’exploitation du signal GPS au sol. Un monopole de l’Etat pour l’infrastructure dans l’espace et une concurrence sur les services (au sol) semble un bon modèle. On entend ce couplet dans d’autres industries avec des investissements risqués, à long terme et à la demande incertaine: la fibre à domicile (où l’Etat finance son déploiement, comme en Australie), les autoroutes, construites par les pouvoirs publics (et mise en concession au privé) ou la construction de centrales nucléaires (aucun acteur privé ne s’y risque plus sauf s’il obtient, du gouvernement, un prix de vente garanti de l’électricité).

Une concurrence entre acteurs spatiaux, dont l’Etat, sur tous les volets est confrontée à d’autres obstacles. Les acteurs spatiaux sont trop peu nombreux, car ils ont besoin d’une main-d’œuvre rare hautement qualifiée. Ils se la disputent. Or, la concurrence voudrait que l’innovation de l’un entraîne par émulation l’innovation chez l’autre: comment faire si le premier dispose de tous les cerveaux? Il faut privilégier la coordination entre acteurs du secteur, une tendance à l’œuvre dans les semi-conducteurs, tant les montants à investir (course à la miniaturisation, qui flirte avec les lois de la physique, oblige) sont colossaux.

Si un acteur ne peut avoir l’exclusivité d’une innovation spatiale, il serait téméraire d’investir. Mais dans le domaine spatial, il est difficile de faire cavalier seul. C’est le débat entre la juste rétribution d’une invention qui permet un saut technologique et la nécessité de mettre le brevet qui l’accompagne à disposition de tous sous forme de norme. C’est le concept FRAND (fair, reasonable and non-discriminatory – juste, raisonnable et non discriminatoire): le brevet devient une norme (grosses ventes à la clé), mais en échange, son inventeur ne réclame qu’une faible royalty et ne peut le refuser à personne. Tous les smartphones contiennent les mêmes brevets, et quand bagarre il y a entre fabricants sur une violation de brevet, c’est pour des aspects accessoires.

Compromis possible?

Comment comprendre le succès de SpaceX? A un moment donné les coûts d’un volet entier de l’industrie spatiale diminuent, la technologie devient accessible: la concurrence vient. Elon Musk l’a pressenti pour les fusées. Mais il y a eu des précédents. Avant SpaceX, les premiers satellites de télécommunications étaient gérés par Intelsat ou encore Eutelsat, des organisations étatiques. Ils ont dû se muer, début 2000, en acteurs commerciaux pour faire face à l’arrivé de concurrents privés (SES Astra).

Mais SpaceX ambitionne de prendre la place des Etats dans des projets qui devraient leur être réservés: la conquête de Mars, aux retombées directes incertaines. Le pas de trop? Mieux vaudrait mêler le génie d’Elon Musk avec la capacité des Etats à assumer des risques industriels sans retour.

Pour en savoir plus: «Moonshots and market failures: the economics of space»; Oxera, nov. 2017.

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