De la fenêtre du bureau, le décor n'a pas changé. Le Jet d'eau jaillit, les bateaux glissent sur la Rade, les colonnes de grosses limousines s'étirent aux feux rouges. A Genève, tout semble comme à l'ordinaire. Mais à l'intérieur de ce bureau d'un gérant de la place, une ambiance de crise s'est installée: «Ces derniers jours, je n'ai fait que de répondre aux appels angoissés de mes clients. A peine ai-je raccroché que le téléphone sonne à nouveau.» Dans une grande salle de marché de la place, «les traders ne traitent plus!» s'inquiétait vendredi un financier genevois.

Un tribut physique à la crise

Lorsqu'il rentre chez lui après une journée passée à calmer les clients, un autre financier se sent physiquement endolori, «comme si on m'avait frappé partout avec des barres de fer», dit-il en se pétrissant les épaules. «On paie tous physiquement un tribut à la crise». Outre des massages réguliers, ses douleurs au dos l'ont abonné à son ostéopathe.

Un autre gérant confie: «Quand je regarde le soir CNBC (ndlr: la chaîne d'informations économiques en continu) avant de me coucher, et qu'autour de moi je vois le calme qui règne chez moi, ma maison qui respire le bonheur, où il y a toujours de la nourriture au frigo, sachant que nous n'avons pas annulé nos vacances et que nos enfants vont dans des écoles privées... il y a quelque chose d'anachronique. Je fais un peu de méditation, et j'essaie de décrocher.»

En sueur, et les manches retroussées, un autre s'est trouvé soudain au centre des événements lorsqu'il a dû trouver des solutions urgentes pour des entreprises qui voulaient déposer leur trésorerie dans une banque, et qu'aucune ne les acceptait, faute de fonctionnement du marché interbancaire, totalement gelé cette semaine: «Je n'ai jamais vécu de telles situations. J'en ai oublié de m'alimenter et j'étais au bord de l'épuisement».

On pouvait s'y attendre: Genève, septième place financière mondiale, n'a pas été épargnée par le souffle de l'ouragan qui frappe le système bancaire. Certes, les banques privées font de bonnes affaires grâce à un afflux d'avoirs de clients privés, attirés par l'image de havre qu'offre la Suisse. Mais la rafale de faillites, de sauvetages massifs et de nationalisations hors du pays, et la chute des marchés, gâche la fête.

Indice révélateur: le nombre de voitures d'occasion de luxe récemment vendues. Sur le site d'autoscout.ch, on dénombre pas loin de 600 modèles de Porsche haut de gamme achetées en 2004, au plus fort de l'euphorie. «Il ne faut pas se faire d'illusions, ceux qui mènent des trains de vie excessifs vont voir le couperet tomber.» Un vendeur de limousines de luxe ajoute: «Mes ventes de Jaguar sont en baisse depuis août».

Confrontés à des placements en forte baisse, les professionnels de la finance deviennent fébriles. à l'image de leurs clients. «Quand le marché baisse de 25%, les gérants gagnent 25% de commissions en moins, alors que les coûts restent les mêmes», résume un cadre. Une firme internationale vient de fermer son antenne genevoise et de licencier quatre employés en raison de la crise, après avoir perdu un quart des avoirs sous gestion.

Effectifs stables ou gel des embauches

C'est toute la place financière qui se raidit. Sans que cela se lise dans les chiffres, c'est dans les décisions stratégiques que ce durcissement est le plus perceptible. «De manière générale, les banques ont gelé les embauches sur 80% de leurs activités. Elles continuent à recruter des gérants pour faire face à l'afflux de clients et se livrent toujours une guerre pour attirer les meilleurs talents. Mais dans l'ensemble, elles cherchent à limiter leurs charges pour l'an prochain», explique Jean-Pierre Pedrazzini, de Egon Zehnder, une grande société de recrutement.

Chez Syz & Co, on cherche à «garder des effectifs les plus stables possible tant que les marchés financiers ne se reprennent pas», indique son porte-parole. La banque avait embauché 60 personnes depuis le début de l'année pour un total de 380, afin de suivre la croissance soutenue de sa masse sous gestion. Cette phase ascensionnelle est stoppée.

Vontobel, dont l'activité de produits structurés connaît un net ralentissement, a licencié fin septembre trois analystes à Genève, dont le chef de la recherche actions. Selon nos informations, les bonus n'ont pas été versés, et les vacances n'ont pas été remboursées. «Nous souhaitons centraliser nos activités de recherche à Zurich», répond seulement le porte-parole.

«Les banques font de l'attentisme, surtout les grandes. Certaines banques privées sont au contraire en train de profiter de la situation», explique le directeur des placements d'une société de gestion de fortune. Ce tableau général est conforté par le constat de Dominique Frei, directeur de l'Office cantonal de la statistique: le nombre de permis de travail n'a pas connu de «cassure» à la fin septembre, signe que les talents étrangers sont toujours les bienvenus au bout du lac.

Pictet et Mirabaud se disent ainsi sur la pente ascendante, même si elles n'affichent plus la même sérénité qu'en début d'année. «Nous n'avons pas changé notre plan de recrutement pour 2008. En 2009, peut-être. De toute façon, nous n'allons pas arrêter la machine, mais nous devrons aussi faire face à la réalité», annonce Ivan Pictet, associé senior de la première banque privée genevoise. «Nous allons dépasser le seuil de 500 employés à la fin de l'année contre 472 actuellement. Pour ce qui va se passer après, c'est encore à voir», ajoute Laurent Koutaïssoff, porte-parole de Mirabaud, numéro trois de la banque privée.

Livraison de lingots d'or

Mais là où la crise a déjà frappé, la réalité est très différente. Un cadre genevois qui vient de perdre son travail raconte: «Nous devions faire des économies sur tout: imprimer en noir et blanc plutôt qu'en couleurs, marcher plutôt que prendre le taxi et cesser tout marketing.» Des conférences sont annulées, à l'instar d'une grande manifestation prévue fin novembre sur les hedge funds.

Pour la très grande majorité des employés du secteur financier, la crise modifie avant tout les conditions de travail. Selon leurs témoignages, elles n'ont jamais été aussi dures. Les gérants sont parfois confrontés à des comportements hystériques de leurs clients. «Certains se font livrer de l'or physique à la maison pour mettre une partie au moins de leurs avoirs à l'abri», explique l'un d'eux. Une rumeur raconte même le cas de ce particulier qui a converti toute sa fortune en lingots avant de se les faire apporter chez lui par camionnette.