Les associés de Bordier & Cie renforcent la présence de leur établissement en Europe, sur le marché de la gestion de fortune on shore. Ils ont annoncé vendredi avoir racheté 90% du capital de Berry Asset Management à Londres. Bordier & Cie, le plus petit des banquiers privés genevois, hisse ainsi sa masse d'avoirs sous gestion de 8 milliards de francs fin 2006 à près de 10 milliards.

Berry Asset Management, une firme de gestion privée londonienne dont plus de 75% de la clientèle est constituée de fortunes britanniques, gère environ 1,7 milliard de francs.

Fondée par Jamie Berry il y a 26 ans, la société a connu une croissance spectaculaire, multipliant la masse sous gestion quasiment par sept au cours de cette période. «Nous avons aujourd'hui 750 clients ou familles clientes, pour lesquels nous gérons exclusivement des mandats discrétionnaires», indique Jamie Berry, de passage à Genève. Le fondateur définit sa clientèle comme «High Net Worth», à savoir disposant de fortunes entre 500000 et 2 millions de livres sterling.

Bordier & Cie avait entamé le rapprochement avec Berry en 2001 déjà, lorsque les associés genevois avaient racheté 45% du capital. «Nous avions réalisé que Londres allait devenir la place financière incontournable d'Europe et, aujourd'hui, du monde», observe Grégoire Bordier, associé de la 5e génération.

La firme londonienne a son propre style de gestion, distinct de celui de Bordier & Cie: il repose entièrement sur des fonds de placement multi-stratégies, investis dans de multiples classes d'actifs, y compris des hedge funds.

Jamie Berry est un fervent défenseur de la gestion axée sur le rendement absolu, reposant sur la diversification la plus large possible des classes d'actifs. «C'est là une conception de la réduction des risques de plus en plus largement acceptée en Grande-Bretagne», affirme-t-il.

Il précise qu'au Royaume-Uni, une gestion reposant sur les fonds de placement ne signifie pas nécessairement des frais supplémentaires, car les commissions ont fortement reculé sur l'archipel.

Berry, qui restera une entité séparée de Bordier & Cie, sera structurellement une société sœur de celle-ci. Grégoire Bordier en sera directeur non exécutif. «Ce rachat a été effectué avec les fonds propres des associés et non du Groupe Bordier, précise l'associé: dès lors, Berry conserve une totale indépendance opérationnelle et fonctionnelle.»

De cette manière, explique l'associé, Bordier s'épargne une coûteuse intégration, et d'autres opérations délicates telles que la rétention des collaborateurs.

Grégoire Bordier est par ailleurs persuadé que le modèle de boutique de gestion est le plus prometteur en termes de croissance. La Suisse a perdu de nombreuses boutiques de gestion de fortune privée ces dernières années à la faveur des fusions et rachats, à l'instar de Ferrier Lullin, petite banque privée genevoise de UBS rachetée fin 2005 par Julius Bär, ou Clariden, boutique privée de Credit Suisse fusionnée depuis 2006 avec la Banque Leu.

En outre, Jamie Berry ajoute que les fortunes britanniques apprécient particulièrement les boutiques de gestion indépendantes, tandis que les grandes banques et leur approche de gestion centralisée voient leur cote décliner. «Si vous allez chez une grande banque au Royaume-Uni avec un million de livres à investir, il y a de fortes chances que vous vous retrouviez en face d'un chargé de clientèle de 25 ans, même s'il sera généralement encadré par des gérants plus âgés.»

En revanche, dit-il, dans une boutique, le client aura généralement en face de lui des gérants expérimentés, ayant de nombreuses années de métier derrière eux.

Berry Asset Management se considère donc comme une nouvelle génération d'institutions de proximité dans la gestion haut de gamme. Elle explique ainsi son succès des dernières années.

L'approche d'investissement n'est certes pas identique entre Bordier & Cie et Berry Asset Management, puisque cette dernière ne propose que des fonds de placement, tandis que l'établissement genevois investit aussi en lignes directes pour ses clients s'ils le souhaitent. Néanmoins, la culture des deux groupes est similaire. Tous deux se veulent éloignés de tout conflit d'intérêts en raison de leur concentration sur une activité pure de gestion.

«Nous sommes déterminés à ne pas toucher à notre modèle d'affaires, souligne Grégoire Bordier, qui exclut la gestion institutionnelle ainsi que la conception de produits.» Bordier & Cie ne se positionne donc pas comme un vendeur de produits, une activité qui, chez d'autres banques de la place, contribue opportunément à gonfler le chiffre d'affaires. La banque reste en outre en dehors de la gestion d'actifs pour les clients institutionnels, segment qui croît plus fortement en Suisse que le segment de la clientèle privée.

L'associé reconnaît qu'une telle stratégie réduit le potentiel de croissance par rapport à d'autres établissements. «Mais nous tenons fermement à cette stratégie. Bordier & Cie est positionnée sur des segments de métier ayant une croissance de long terme.»

En termes de descendance, le long terme et la continuité du nom sont assurés, tant du côté des associés de Bordier que de Berry.

Chez Bordier, les associés Grégoire et Gaétan ont à eux deux cinq enfants, tandis que l'associé senior de l'établissement genevois, Pierre Poncet, a trois enfants.

Jamie Berry, pour sa part, a cinq enfants, parmi lesquels il trouvera sans mal des successeurs, sans compter que, désormais, il dispose d'un actionnaire pérenne.

Ailleurs dans le monde, Bordier poursuit de façon cohérente cette stratégie d'expansion ciblée au travers de boutiques locales. A Monaco et à Paris également, elle détient des banques locales restées indépendantes.

L'expansion par acquisitions se concentre clairement sur l'international. En Suisse, l'objectif est en revanche plutôt d'intégrer des collaborateurs et des équipes. «Nous recherchons une équipe sur les marchés d'Europe, du Moyen-Orient ou d'Asie, affirme Grégoire Bordier. Nous pourrions ouvrir un cinquième bureau en Suisse, dans une localité où nous n'avons pas encore de représentation.» Bordier & Cie est présente à Genève, Zurich, Berne et Nyon.

La banque ne néglige pas pour autant les marchés de croissance depuis la Suisse: «Nous avons renforcé nos équipes et nos avoirs sous gestion sur l'Amérique latine, gérée depuis Genève, et sur l'Europe de l'Est, gérée depuis Zurich.»