Personne n’aime les spéculateurs. Fréquemment affublé d’un nez crochu et d’un regard torve, le marchand ou le financier qui truque les marchés a servi de bouc émissaire aux totalitarismes nazis ou communistes – mais il a aussi été détesté par les résistants dans l’Europe de l’après-guerre. L’un des seuls pays où il jouissait d’une relative mansuétude, au nom de la liberté de commerce, était la Suisse. Cette fragile tolérance est aujourd’hui en danger.

Le 28 février, les Suisses voteront sur l’initiative «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires», lancée par les Jeunes socialistes. Petit chef-d’œuvre de moralisme protestant, ce texte prend soin d’épargner le «commerce direct» et les «transactions sur le marché réel», ainsi que les négociants qui utilisent des produits financiers dérivés pour couvrir le risque de fluctuation des prix.

Mais personne n’est dupe: le secteur du négoce de matières premières agricoles, qui fournit des milliers d’emplois et d’importantes rentrées fiscales en Suisse romande, serait forcément ébranlé. La rhétorique stridente des Jeunes socialistes vise les «quelques centaines de spéculateurs [qui] s’installent tous les jours devant leurs ordinateurs high-tech et spéculent sur la nourriture sur les marchés boursiers». Difficile pour les traders, mêmes impliqués dans des transactions «réelles», de ne pas se reconnaître dans ce portrait.

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L’initiative souffre de défauts qui doivent conduire à la rejeter sans états d’âme. Historiquement, les «spéculateurs», c’est-à-dire les acteurs du marché capitaliste, ont été bien plus efficaces pour nourrir l’humanité que les idéologues qui inspirent les Jeunes socialistes. Les recherches concernant l’influence d’acteurs isolés sur les prix globaux des matières premières sont trop peu concluantes pour justifier un texte aussi radical que cette initiative. Et celle-ci ne résoudrait pas les problèmes qu’elle prétend combattre: la spéculation a davantage lieu à Londres ou New York qu’en Suisse, tandis que le texte ne dit rien de l’épuisement des sols ou de la dégradation de l’environnement, qui sont les vraies menaces pesant sur l’approvisionnement de l’humanité.

Cela dit, la campagne actuelle met en lumière un point préoccupant: enfermées dans une culture du secret archaïque, la plupart des sociétés de négoce refusent d’expliquer leurs activités. Ce mutisme donne du secteur une image peu sympathique, et les négociants en paieront tôt ou tard le prix. Même si l’initiative des Jeunes socialistes est rejetée le 28 février, ce vote ne sera sans doute pas le plébiscite en leur faveur que les traders en matières premières pouvaient espérer.