Plus de deux ans après un «krach éclair» ayant raboté la valeur des plus grandes multinationales américaines de 900 milliards de dollars en vingt minutes, les autorités américaines commencent seulement à tracer le contour d’un encadrement des «traders haute fréquence», jusque-là inexistant. Passant des centaines de milliers d’ordres par seconde à l’aide d’algorithmes, ces hedge funds figurent parmi les principaux suspects du chaos du 6 mai 2010 à Wall Street.

A première vue, rien ne bouge vraiment. Il y a dix jours, un groupe de travail de la CFTC – agence fédérale américaine en charge de la surveillance des marchés dérivés – s’est entendu sur… ce qu’il entendait par spéculation à «haute fréquence». Cette étape n’en reste pas moins cruciale: elle permet de tracer le portrait-robot des firmes qui devront se plier aux futures règles. Afin d’en empêcher leur contournement, au motif qu’elles s’adressent à d’autres.

A l’issue de ce comité du 20 juin, l’un des responsables de l’agence fédérale, Bart Chilton, a esquissé le contour des règles à venir. Les traders à haute fréquence devront tout d’abord s’accréditer auprès de la CFTC, «afin que nous sachions au moins qui ils sont». Les programmes informatiques utilisés devront être «testés» et muni de «coupe-circuit». Autre piste, la soumission, tous les trois mois, par les virtuoses de la spéculation automatisée, d’un rapport sur une de leurs pratiques les plus controversées: le «wash trading», lessivage consistant à se vendre des contrats à soi-même et soupçonné d’influer sur les cours. «Les dirigeants de ces firmes seront tenus pour responsables de ces rapports», a ajouté Bart Chilton. En clair, susceptibles d’en répondre devant les tribunaux.

La tâche du comité rédigeant ces règles – sans braquer les représentants de l’industrie financière qui y siègent – reste délicate et la cible mouvante. «Disposer d’un équipement informatique offrant la possibilité de multiplier les ordres sur la microseconde offre beaucoup moins d’opportunités d’arbitrage qu’il y a cinq ans», rappelle ainsi Philippe Buhannic, patron de TradingScreen, de passage lundi à Genève. Ce fournisseur de logiciels de transmission d’ordres utilisés par des milliers de sociétés a démarré son activité il y a près de douze ans à New York, en équipant les hedge funds avec des «plateformes de gestion de système d’exécution», dont il est devenu le numéro un. L’entrepreneur français rappelle que le volume de transactions initié par les traders à haute fréquence a fondu depuis les années fastes.

Ceci s’expliquerait en partie par la démocratisation des systèmes de passage d’ordres automatisés – permettant d’accéder aux différentes classes d’actifs et à un large choix de contreparties – tels que ceux qu’il commercialise. «Divisé par plus de trois en cinq ans, le coût de réalisation des transactions n’a jamais été aussi bas», assure Philippe Buhannic. «Pour servir des clients aussi sophistiqués que les traders utilisant des algorithmes, les grandes maisons de Wall Street ont fait des investissements énormes; or, aujourd’hui, ces technologies sont accessibles même aux gérants de fortune indépendants», poursuit celui qui a ouvert il y a trois ans sa onzième implantation, à Genève.

A l’en croire, les sociétés privées exploitant les places de marché auraient changé d’attitude. A Chicago, «les firmes situées le plus près du «réacteur» – l’ordinateur principal – ont eu, un temps, un avantage en terme de rapidité; ce n’est plus le cas, les marchés imposant, de plus en plus, la même longueur de câble de connexion pour tous», décrit le patron de TradingScreen.

Siégeant à la Futures Industry Association – guilde américaine des intervenants sur les marchés dérivés –, ce dernier ne se dit pas défavorable à de nouvelles règles, si elles améliorent l’efficacité des marchés. Notamment en ce qui concerne la course à l’armement informatique pour passer des ordres au millionième de seconde. «Le régulateur semble se diriger vers la fixation d’un seuil de vitesse maximal», admet l’ancien responsable des activités de courtage de dérivés chez Credit Suisse à New York. Devant négocier chaque mesure prise, les régulateurs sont encore loin de cette étape.

«Les régulateurs semblent se diriger vers la fixation d’un seuil de vitesse maximal»