Un cyclone majeur paralyse l'extraction pétrolière dans une partie du globe. C'est en tout cas ce que laisserait penser - à qui aurait été coupé de toute actualité - l'explosion de 18% du cours du baril depuis le début du mois. Après tout, en août 2005, le déferlement de l'ouragan Katrina sur les plates-formes offshore et les raffineries du golfe du Mexique avait bien provoqué une envolée de 13% du brut. Problème, un tel choc sur la production d'hydrocarbures mondiale n'a jamais eu lieu ces dernières semaines. Les marchés pétroliers sont en réalité balayés par une tout autre tempête. Financière.

Cela commence à inquiéter les parlementaires américains. Joseph Liebermann, élu indépendant du Connecticut présidant la Commission du Sénat sur la sécurité nationale, a évoqué cette semaine la possibilité de légiférer sur un durcissement de l'accès des marchés de matières premières aux investisseurs les plus importants. Sa commission a procédé mardi à l'audition de Michael Masters, un financier indépendant dirigeant depuis douze ans le hedge fund du même nom.

Dans un rapport accablant, celui-ci décrit la façon dont les institutions financières - au premier rang desquelles figurent les caisses de pension - font disjoncter les prix des produits de base. Ces dernières n'achètent pas de cargaisons de blé ou de pétrole, comme les négociants. Elles ne s'aventurent pas directement sur les marchés à hauts risques des options et des contrats à terme, comme les spéculateurs classiques. Mais se contentent d'acheter - elles ne vendent jamais - des indices généraux de matières premières concoctés par de grandes banques qui, dans un second temps, concrétiseront sur les marchés cette boulimie d'achat.

D'après le rapport Masters, en cinq ans, ces investissements «indiciels» ont conduit à l'achat de 848 millions de barils de pétrole. Soit presque autant que l'accroissement, de 920 millions de barils, des besoins de la Chine! Ces achats reviennent à faire du «stockage de précaution virtuel, via les marchés à terme». En cinq ans, l'augmentation de ces stocks correspondrait à huit fois les réserves pétrolières stratégiques des Etats-Unis! «Si Wall Street trouvait un moyen permettant aux investisseurs d'acheter de grandes quantités de médicaments - afin de profiter de la hausse résultante des prix -, l'opinion publique ne serait-elle pas outragée?» interpelle le rapporteur.

Selon lui, «le plus troublant reste que la demande de ces investisseurs s'accroît d'autant plus que les prix montent». Ce qui expliquerait l'accélération actuelle de la hausse des cours. C'est cette appréciation elle-même - que les investisseurs nourrissent - qui les force en retour à accroître l'allocation des matières premières dans leurs portefeuilles. Et non la perspective d'une pénurie pétrolière réelle, dans les mois à venir. Cette frénésie acheteuse devient incontrôlable: entre début janvier et mi-mars, ces institutions ont déversé, chaque jour, une avalanche de 1 milliard de dollars supplémentaires sur ces marchés.

Selon le rapport Masters, les règles en vigueur depuis 1936 aux Etats-Unis, visant à empêcher les spéculateurs de dominer les marchés de produits de base, ont été contournées. La CFTC - le gendarme américain de ces marchés - a en effet exempté les banques d'affaires de limites spéculatives, lorsque celles-ci couvrent des transactions dites «swap» afin de mettre en œuvre l'exposition de leurs clients institutionnels à leurs indices. Parmi les suggestions présentées au Congrès par Michael Masters figure l'interdiction des investissements indiciels aux fonds de pension, «censés servir le bien public». Selon lui, le législateur devrait également empêcher les banques de Wall Street de contourner les limites sur la spéculation pétrolière et alimentaire.

Des conclusions que ne semble pas partager Henry Paulson, secrétaire d'Etat au Trésor. La flambée des prix du pétrole est une «question d'offre et de demande» et les «spéculateurs et investisseurs à court terme ont très peu d'impact», a réitéré jeudi, sur la chaîne CNBC, celui qui dirigea la banque Goldman Sachs.