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La SSR peut-elle rester neutre dans le débat «No Billag»?

La SSR traverse une nouvelle période de turbulence politique. Même si les partis se prononcent, quasi unanimement, contre l’initiative dite «No Billag», l’ambiance n’est pas au calme pour l’entreprise nationale

Le jeu d’équilibriste que la SSR joue dans ce débat démontre sa grande nervosité et tend également à confirmer la véracité des arguments de ses contradicteurs quant à son absence de neutralité.

Il est évidemment compliqué de défendre ses intérêts tout en respectant le devoir de réserve que lui impose sa fonction publique. Cependant, la SSR a décidé de déclarer la guerre aux initiants en multipliant les attaques, souvent très émotionnelles et peu factuelles, soulignant par ce fait ses faiblesses et son incapacité à se remettre en question.

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A la suite du débat au parlement fédéral, la SSR s’est aventurée dans une troublante tentative de fact-checking afin d’analyser les arguments exposés au Conseil national dont le résultat sur le site Swissinfo. Une liste d’arguments dûment sélectionnés est passée à la loupe par les journalistes du service public. Une lecture plus attentive laisse transparaître une interprétation grossière et orientée des arguments.

Débat sur le quasi-monopole

En premier lieu, c’est une attaque sur le concept de «quasi-monopole» qu’a employé la conseillère nationale Céline Amaudruz (UDC/GE) qui se voit attribuer la note arbitraire de 30%. Il s’agit évidemment de définir ce qu’est un «quasi» et à partir de quel montant un avantage étatique vous permet d’acquérir ce titre. Quoi qu’il en soit, la phrase de Madame Amaudruz est suffisamment vague pour ne pas être fausse, mais le journaliste détourne le problème de la concurrence déloyale de la situation actuelle par une focalisation lexicale déplacée et inutile.

La deuxième analyse factuelle se fait sur une citation de Lukas Reimann (UDC/SG) qui indique que le montant de la redevance libéré créera également des emplois dans d’autres secteurs qui, aujourd’hui, ne sont pas aidés par la politique.

Afin de vérifier cette affirmation, le journaliste effectue un calcul économique dont la conclusion est que la redevance permet de créer plus d’emplois qu’une liberté donnée aux gens de dépenser ce montant selon leur volonté. Les raisons de ce résultat seraient les suivantes: les gens thésauriseraient une partie du montant et les entreprises privées qui disposeraient de cet argent ne dépenseraient qu’une partie de leurs recettes pour de nouveaux emplois.

Démonstration erronée

Il est difficile de faire une analyse économique plus ridicule en refusant de comparer les chiffres macroéconomiques des entreprises suisses à l’activité de l’entreprise concernée (la SSR) et en ayant d’aussi maigres connaissances sur l’utilité de l’épargne.

En réalité, la SSR ne dépense pas plus pour son personnel que la moyenne des entreprises, comme le démontre Florian Schwab dans un article on-line et l’épargne n’est pas de l’argent qui disparaît du marché mais un mécanisme essentiel pour le développement économique. Faire de telles affirmations sur la réallocation du capital relève plus du charlatanisme scientifique que de l’économie.

Financé à 70% par la redevance et indépendant?

Lukas Reimann, décidément mauvais élève, se voit de nouveau attribuer une note en dessous de la moyenne pour avoir soulevé le fait que la SSR est un média étatique. Le journaliste souligne de manière pertinente l’indépendance programmatique de la SSR. Cependant, un média se finançant à plus de 70% par des redevances imposées par la loi et ayant des membres désignés par le Conseil fédéral dans son conseil d’administration ne peut également clamer son indépendance de l’Etat.

Ceux qui suivent l’évolution récente des médias publics dans les pays d’Europe centrale savent qu’une telle dépendance peut tout à fait amener à de nouvelles restrictions de la liberté médiatique. C’est notamment ce qu’il risque de se passer l’année prochaine lorsque les politiques se pencheront sur une définition plus précise du mandat public.

Argument basé sur des prédictions

Du côté des contradicteurs de l’initiative, la notation est bien plus généreuse. La prédiction catastrophique de Doris Fiala (PLR/ZH) au sujet du marché publicitaire se voit attribuer la note maximale. Une telle capacité prédictive de l’évolution des marchés mériterait d’être reconnue par une banque d’investissement.

Il en va de même pour l’argument de Matthias Aebischer (PS/BE) qui prédit la disparition des médias locaux en cas de division de moitié de la redevance alors que rien n’a été défini sur l’attribution des montants prélevés en cas de réduction du montant. Rappelons juste au journaliste que des prédictions ne peuvent être considérées comme factuelles vu qu’elles se basent sur des éléments qui ne se sont pas encore passés.

A la vue du biais utilisé, cet article d’analyse des arguments ne peut être défini comme neutre politiquement et démontre, pour ceux qui en doutaient encore, que l’impartialité ne se décrète pas par la loi mais par un processus de confrontation des points de vue et d’une analyse raisonnée des faits. La SSR illustre par cet article que son statut de «service public» ne l’abrite pas des biais idéologiques et des liens d’intérêt, contrairement à ce que prétendent les défenseurs de la redevance.

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