Les stagiaires veulent être des salariés à part entière

Formation Les stagiaires se joignent au rassemblement du 1er Mai

Indispensables à beaucoup de sociétés, ils souhaitent obtenir davantage de droits et de reconnaissance

Ils sont devenus le nouveau visage de l’emploi précarisé. Jeunes, surqualifiés, ces universitaires enchaînent les stages peu ou pas rémunérés. Parfois pendant des années. Pour la première fois à Genève, ils se joignent aujourd’hui au cortège de la Fête des travailleurs afin de dénoncer cette réalité dans les organisations internationales. Un slogan commun: «Pay your interns» (payez vos stagiaires).

Mais le débat ne s’arrête pas au monde humanitaire. En Suisse, près de deux tiers des nouveaux emplois atypiques précaires sont des stages. Depuis 2004, il s’est créé 13 000 nouvelles places de ce type, selon une étude du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). «Nous sommes des travailleurs comme les autres. Beaucoup de stagiaires effectuent les mêmes tâches que certains salariés. Le recours à cette main-d’œuvre prend de l’ampleur. Mais nous avons toujours été timides au niveau syndical», regrette Carlotta Schuster, porte-parole du mouvement soutenu par les organisations étudiantes de l’IHEID (GISA), de l’Université de Genève (CUAE) et la Geneva Interns Association (GIA). La Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS) dénonce une forme de précarisation de l’emploi. Pour sa présidente, Manuela Cattani, «la création d’une nouvelle catégorie de travailleurs s’inscrit dans le cadre de la flexibilisation du marché de l’emploi. La multiplication de ces postes post-formation est une forme de dumping salarial.» Entre 2001 et 2010, le nombre de contrats d’une durée inférieure à six mois – dont les stages font partie – a augmenté de 33%. Et de 38% pour les postes de six mois à trois ans.

Carlotta Schuster, également étudiante à l’IHEID, évoque le marché sauvage qui s’est créé autour des stages: «C’est devenu une étape obligatoire. Il y a tellement de concurrence sur le marché de l’emploi qu’on enchaîne les stages dans l’espoir de se démarquer. Bien sûr, certaines entreprises en profitent.»

Sur le portail Uni-emploi de l’Université de Genève, 661 offres de stage ont été publiées contre 357 offres d’emploi en 2014. Seules 19% des offres de stage annonçaient une rémunération. Le montant, quand il est annoncé, a connu une baisse, passant de 2000 à 1600 francs mensuels.

Antoine Orsini, son directeur, confirme des abus: «Beaucoup d’offres ne correspondaient pas à des profils universitaires, avec des tâches purement administratives. Nous avons également dû mettre sur liste noire le directeur d’une ONG qui se contentait de passer une fois par semaine au bureau pour relever le courrier alors que ses stagiaires faisaient tourner son organisation gratuitement.»

Pour faire face, Uni-emploi s’est doté de nouvelles règles. Depuis janvier, seules les annonces de stages n’excédant pas six mois et dont le contenu a une réelle valeur formative sont acceptées. Dans le cas contraire, les postes passent dans la catégorie des «petits jobs» et leurs rémunérations sont alors contrôlées en regard des minima salariaux définis par la CCT du secteur. S’il en existe une.

Des discussions sont actuellement en cours dans les cantons de Vaud et de Genève afin de garantir une rémunération minimale et mieux encadrer les stages. Mais pour les syndicats, il n’y a pas lieu de légiférer: «La notion de stage est utilisée de façon abusive quand il est effectué hors cursus. Si le stage ne débouche pas sur un diplôme, il s’agit d’un premier emploi déguisé. Il doit donc être payé en tant que tel», explique Manuela Cattani.

La Fédération des entreprises romandes est également opposée à l’idée de légiférer. Mais pour d’autres raisons. «Même s’ils ne sont pas rémunérés, certains stages ont une vraie valeur formative. Notre système favorise le dialogue entre partenaires sociaux. Nous invitons les stagiaires à dénoncer les cas de sous-enchère», explique sa directrice politique, Stéphanie Ruegsegger.

Pour les stagiaires, le problème est ailleurs. L’incontournabilité du stage accentue la question de l’égalité des chances. Carlotta Schuster rappelle: «Il y a une forme de surenchère. Après des études de 5-6 ans, qui peut travailler aussi longtemps sans salaire? Ce sont bien sûr toujours les jeunes privilégiés.»

«On enchaîne les stages dans l’espoir de se démarquer. Bien sûr, certaines sociétés en profitent»