Innovation

Stanford, la fabrique de start-up

Le cœur de la Silicon Valley bat dans cette université du sud de San Francisco, où ont démarré certaines des plus grandes entreprises de la tech. Fondé il y a plus de 125 ans, Stanford maîtrise à la perfection l’art de l’entrepreneuriat

Dans le cadre d'une série d'articles, Le Temps raconte, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos journalistes parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au coeur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Madison assure la visite, le pas sûr et le débit mitraillette. Le groupe, trop large pour tenir sur le trottoir, déborde sur la chaussée, esquivant les vélos qui arrivent de toutes parts. Sur un campus de 3300 hectares comme celui de Stanford, le deux-roues devient vite indispensable. Un micro à la bouche et un haut-parleur à la hanche, Madison enchaîne les anecdotes.

«Nous avons le mur d’escalade le plus haut de toutes les universités du monde!» lâche-t-elle, avant de rappeler que les athlètes formés ici ont remporté 27 médailles aux Jeux olympiques de Rio il y a deux ans. «Si Stanford avait été une nation, elle aurait fini sixième au classement des médailles», s’emballe la pétillante étudiante.

82% des diplômés finissent leurs études sans dette

Si les prouesses athlétiques de ses futurs diplômés et de ses anciens élèves impressionnent – le golfeur Tiger Woods y a passé deux ans –, elles ne suffisent pas à expliquer la fascination exercée par Stanford sur l’auditoire de Madison, pour l’essentiel des parents et leurs enfants. C’est plutôt la propension de l’institution du sud de San Francisco à offrir des avenirs dorés qui la rend si attractive. Des géants comme Cisco, Hewlett-Packard, Google, Netflix ou Yahoo ont été conçus dans ses laboratoires et ses dortoirs.

Les 200 000 anciens élèves toujours vivants ne sont pas tous devenus milliardaires (74 depuis la création de l’université, une seule autre école ayant fait mieux dans le monde), Prix Nobel (81) ou Pulitzer (4). Mais en 2015, selon le site PayScale, le salaire moyen d’un diplômé en informatique s’élevait à 90 000 dollars à sa sortie d’école.

C’est comme si Palm Drive, cette longue allée bordée de palmiers qui conduit au campus, se transformait en autoroute du succès sur le chemin du retour. D’autant plus que, malgré un coût estimé à 60 000 dollars l’année, 82% des diplômés finissent leurs études sans dette, grâce notamment à un généreux système de bourses.

Des millions d’emplois créés

Un rapport de l’université datant de 2012 a estimé à 39 900 le nombre d’entreprises fondées par des «Stanfordites» et leurs professeurs, avec 5,4 millions d’emplois générés depuis les années 1930. Des chiffres qui renforcent son image d’école qui a l’entrepreneuriat dans le sang. Après tout, son fondateur, Leland Stanford, était un homme d’affaires ayant fait fortune dans les chemins de fer. Dans l’après-guerre, l’école a contribué à la naissance de la Silicon Valley et a ensuite profité d’une économie portée par internet pour devenir le «Harvard du XXIe siècle», comme l’a surnommée le magazine en ligne Slate. Aujourd’hui, elle est même devenue plus sélective que sa rivale de la côte Est avec seulement 5% de postulants admis.

Gabriel Bianconi fait partie des heureux élus. Ce Brésilien avait placé Stanford tout en haut de sa liste. Une fois son dossier retenu, il a fait le trajet de São Paulo à Palo Alto. Six ans plus tard, il y finit un master en informatique, tout en gérant sa deuxième start-up, Scalar Research. «Nous faisons du conseil en intelligence artificielle et en machine learning pour des entreprises traditionnelles, dans la chimie, la santé ou l’éducation par exemple», explique-t-il.

Un environnement idéal

Un étudiant créateur de start-up, c’est presque devenu un cliché ici. «C’est la mentalité de la Silicon Valley», raconte Gabriel Bianconi, habitué à voir Mark Zuckerberg ou d’autres grands noms de la tech donner des conférences sur le campus, si proche des sièges de Google (8 km) ou de Facebook (5 km). «Les gens vous encouragent à prendre des risques, à explorer vos idées et à ne pas s’en tenir qu’aux cours. L’école est plutôt flexible sur les absences. En quatrième année, j’ai fait une pause dans mon cursus pour développer un projet et tout s’est bien passé avec l’administration», raconte-t-il.

L’université met également à disposition de multiples ressources pour accompagner les rêves d’entrepreneurs de ses 17 000 étudiants. Le Stanford Technology Ventures Program (STVP), par exemple, est une référence depuis vingt ans. Logés dans le centre des sciences de l’ingénieur (qui porte le nom de Jen-Hsun Huang, le cofondateur du fabricant de processeurs Nvidia), ses bureaux sont à deux pas du tout premier serveur de stockage de Google et du mur des «héros» de Stanford où figurent les portraits de Larry Page (Google), William Hewlett (HP), James Clark (Silicon Graphics) ou Reed Hastings (Netflix). De quoi gonfler l’ambition d’apprentis patrons.

«Prenez des risques»

En ce jour de la rentrée de fin septembre, il reste encore quelques autocollants-conseils sur les bureaux: «Prenez des risques comme un entrepreneur». Le STVP apprend aux étudiants à monter leur entreprise à travers des ateliers qui s’ajoutent à leur cursus. Et rien que ce mois-ci, un partenaire de True Ventures, une société de capital-risque, et le patron de Poshmark, un site d’e-commerce à succès, viendront partager leurs expériences.

Même s’il est désormais indépendant de Stanford, l’accélérateur de start-up StartX, réservé à des entrepreneurs issus de l’université, a quant à lui aidé un millier de créateurs d’entreprises dont Joseph Huang. Il en a pris les commandes après avoir vendu WiFiSLAM à Apple pour 20 millions de dollars. Autre atout: un bureau des brevets (Office of Technology Licensing) qui rapporte des dizaines de millions de dollars en royalties chaque année à l’université. Stanford possède une partie des droits des inventions réalisées grâce aux ressources du campus.

Et si un étudiant a une idée qu’il ne souhaite pas développer sur place, il n’a qu’à traverser la rue pour trouver des financements auprès des dizaines de capital-risqueurs installés sur Sand Hill Road (Khosla Ventures, Sequoia Capital, Andreessen Horowitz, entre autres). Ce lien quasi organique entre monde académique et univers des affaires a tout d’un cercle vertueux mais le va-et-vient permanent amène le magazine New Yorker à se demander «si Stanford est toujours une université».

La deuxième meilleure université du monde

Des étudiants n’hésitent d’ailleurs pas à arrêter leur cursus pour se consacrer pleinement à leur projet professionnel. Le phénomène ne se limite pas à Stanford (Bill Gates et Mark Zuckerberg ont abandonné Harvard) et l’université n’encourage pas ses élèves à le faire mais les dropouts existent. «Oui, ça m’a tenté», reconnaît Charles Lu qui a finalement opté pour un doctorat. Soit la promesse de six années à plancher sur la blockchain dans un bureau du bâtiment Gates aux couloirs remplis d’artefacts technologiques.

Car les unes sur les milliards de dollars engrangés dans la Silicon Valley feraient presque oublier que l’enseignement est de qualité à Stanford, deuxième meilleure université de la planète selon le dernier classement de Shanghai. «C’est une expérience unique dans une vie de travailler aux côtés des meilleurs professeurs et d’aller au bout de ses connaissances dans un domaine», insiste Charles Lu. «Je pense que l’on ne travaille pas assez sur des problèmes fondamentaux liés à la blockchain, comme son fonctionnement à grande échelle», ajoute celui qui garde un pied dans le monde professionnel avec une activité de conseil auprès d’entreprises.

Il a cofondé un club étudiant sur le bitcoin en 2014, «à une époque, il n’y avait pas beaucoup d’intérêt pour le sujet». Aujourd’hui, le Stanford Bitcoin Club est l’un des plus populaires du campus avec des milliers d’abonnés à sa mailing list et des conférences qui rassemblent des centaines de personnes. «On a le droit d’y voir le signe que Stanford chasse toujours la hype, le sujet tendance», s’amuse-t-il.

Des intervenants de qualité

Retour à la visite du campus. A proximité du Main Quad, la place centrale cernée de bâtiments de la fin du XIXe évoquant Séville avec leur style espagnol, Madison assure à son auditoire que «c’est une erreur de croire que Stanford n’est qu’une école d’ingénieurs». Cela n’a pas empêché les autres départements d’intégrer les nouvelles technologies à leur enseignement.

A 31 ans, Adrien Gabellon a voulu faire une pause dans sa carrière d’avocat et revenir à ses premières amours académiques. Le jeune Suisse, également chargé d’enseignement à l’Université de Genève, a commencé en août un cursus d’une année en droit économique et transactions internationales. «Ils se donnent beaucoup de peine pour inviter des intervenants de qualité, en particulier de la Silicon Valley ou de l’administration américaine», remarque-t-il à l’ombre de l’une des nombreuses terrasses du campus. «Nous avons Scott Kupor [d’Andreessen Horowitz, ndlr] qui donne un cours sur le capital-risque à la faculté de droit.»

Le soleil californien ou l’impressionnante collection de sculptures de Rodin sont des plus appréciables. «C’est vrai qu’à mon arrivée, j’étais assez émerveillé de voir l’environnement dans lequel j’allais passer l’année», raconte Adrien Gabellon, qui n’a toutefois pas choisi Stanford pour sa météo ou ses musées d’art. «On a des cours de haut niveau, y compris sur l’intelligence artificielle, les cryptomonnaies ou la résolution de litiges en ligne et ces cours, on ne les trouve pas partout. J’acquiers ainsi une compétence dans ces domaines qui sont en pleine évolution», résume le Genevois.

Dans sa classe, il côtoie un juge sud-coréen ou un Brésilien créateur d’ONG. L’expérience a clairement joué dans l’exigeant processus de sélection. «L’enseignement ici veut que les étudiants bénéficient non seulement des professeurs mais aussi de leurs camarades et que les professeurs bénéficient à leur tour de l’expérience des étudiants. C’est très interactif», se félicite Adrien Gabellon, enchanté de son séjour jusqu’ici. Pas de risque toutefois qu’il attrape le virus qui flotte dans l’air de Palo Alto. «Les avocats créent assez peu de start-up en général», sourit l’homme de droit.


Success-story

Impossible de lister les 40 000 entreprises lancées par des anciens de l’université mais en voici quelques-unes parmi les plus remarquables.

Hewlett-Packard: David Packard et William Hewlett représentent la première success-story de Stanford. Ils s’y rencontrent dans les années 1930 et travaillent, bien avant Bill Gates ou Steve Jobs, dans un garage, celui de David Packard – devenu un lieu historique de Californie. Leur oscillateur audio de précision avait tapé dans l’œil des studios Disney pour le son du film Fantasia. HP est aujourd’hui l'une des plus grandes entreprises informatiques du monde. Les deux hommes ont chacun leur bâtiment sur le campus. Ils se font face. «Je veux voir Stanford se renforcer pour que l’université continue de bénéficier à la société à travers l’éducation de jeunes gens prometteurs et à réaliser des recherches essentielles au progrès de l’humanité», dixit William Hewlett, dont la citation se trouve à l’entrée de son bâtiment.

Yahoo!: Jerry Yang et David Filo, étudiants fascinés par cette nouveauté alors appelée internet, s’appuient sur les ressources du campus pour créer une sorte d’inventaire des sites web existants en 1994. A l’automne, leur site a déjà reçu 100 000 visiteurs uniques. Il sature rapidement les serveurs de l’université qui leur demande de l’héberger ailleurs. Yahoo! fait son entrée en bourse dès 1996. Marissa Mayer, aux commandes du moteur de recherche de 2012 à 2017, a elle aussi un diplôme de Stanford.

Google: sans doute la réussite la plus significative issue de Stanford. Larry Page et Sergueï Brin commencent à perfectionner ensemble l’algorithme PageRank pour leur futur moteur de recherche, dont une première version sort à l’été 1996. Le nom de domaine Google.com est déposé en septembre 1997 et la société officiellement lancée l’année suivante. Le recours à des technologies disponibles à Stanford a donné à l’université un droit sur l’invention. En revendant 1,8 million d’actions en 2005, l’établissement a engrangé 336 millions de dollars. Google continue de donner 1 million de dollars chaque année au département d’informatique. La légende veut que les 100 premiers Googlers soient tous venus de Stanford et qu’un Googler sur 20 en sortirait.

Instagram: «Quand les gens disent que l’université et toutes ces sommes versées ne valent pas la peine, je ne suis pas d’accord», a déclaré Kevin Systrom au magazine Forbes. C’est grâce au réseau Stanford qu’il a trouvé Mike Krieger pour développer avec lui une application vendue 1 milliard de dollars à Facebook en 2012.

Snapchat: Evan Spiegel, Bobby Murphy et Reggie Brown étaient tous les trois encore à Stanford quand ils ont développé leur idée de photos éphémères. L’application est lancée en septembre 2011. Evan Spiegel et Bobby Murphy (Reggie Brown a été évincé rapidement) étaient membres de la même fraternité.

Netflix: Reed Hastings est sorti de Stanford avec un master en informatique en 1988. Il avait 28 ans. Il a cofondé Netflix neuf ans plus tard.

Logitech: c’est une société suisse, bien sûr, mais deux de ses fondateurs ont fréquenté l’école californienne, Daniel Borel (diplômé en 1977) et Pierluigi Zappacosta (1978).

«Le Temps» raconte San Francisco

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