Analyse

Dans les start-up, la face cachée de la «coolitude»

De plus en plus de jeunes sont attirés par l’esprit jeune pousse, plutôt que par le paternalisme d’une multinationale. Pourtant, les témoignages d’employés déçus commencent, eux aussi, à se multiplier

Les multinationales ne font plus rêver. Lors du dernier forum de recrutement organisé en octobre par l’EPFL, beaucoup de jeunes diplômés semblaient vouloir décrocher un premier emploi dans une start-up. Celles-ci donnent certes l’image d’entreprises plus attirantes, fonctionnant avec une hiérarchie aussi plate que possible et partageant les responsabilités avec les employés. Elles attirent aussi les moins de 35 ans pour leur environnement décontracté et leurs horaires de travail souvent plus flexibles.

D’après les estimations du cabinet de conseil Accenture Strategy, les jeunes diplômés étaient moins d’un quart à envisager de démarrer leur carrière dans une grande entreprise l’an passé, contre 33% un an plus tôt. Même constat dans une étude de Deloitte Suisse qui révèle que la jeune génération souhaite conjuguer travail, plaisir, apprentissage et indépendance.

Mais ces start-up répondent-elles à cette soif de liberté et de bonheur au travail? De plus en plus de témoignages d’employés de start-up évoquent le revers de la médaille. La culture du «cool» ne serait parfois qu’un trompe-l’œil.

Jusqu’à l’asservissement

Employé d’une start-up lausannoise, Alexandre évoque une certaine liberté dans ses horaires. «Dans les faits, il n’y a pas de contrôle mais, dans la pratique, c’est mal vu de louper un apéro improvisé, de partir avant 18h pour aller chercher mon fils à la garderie ou de ne pas répondre à mes e-mails après 20h, week-end compris.» Selon cet ingénieur, intégrer une start-up, c’est intégrer une nouvelle famille avec laquelle on n’a pas le droit de couper le cordon ombilical. «On lui doit un dévouement qui pousse à l’asservissement.»

Beaucoup de jeunes employés se plient à ce diktat, persuadés de travailler dans une entreprise exceptionnelle, à la pointe de la technologie et de l’innovation. Il n’y a plus de distance affective. Les collègues deviennent les meilleurs amis, le chef – s’il y en a un – se transforme en confident.

Une précarité généralisée

Et si ces liens entre salariés avaient une vocation purement financière, celle d’accroître le rendement des collaborateurs et de les rendre plus captifs? Certaines start-up et PME n’hésitent d’ailleurs pas à engager des Chief Happiness Officer, des responsables de la joie de vivre en entreprise.

Des jeunes pousses masqueraient également une certaine précarité. «Des salaires ridicules, des périodes d’essai à rallonge et des heures supplémentaires jamais comptabilisées. Sans compter l’instabilité des boîtes dont on ne sait jamais ce qu’elles vont devenir», énumère Mathilde Ramadier, dans son livre Comment j’ai survécu à la coolitude des start-up. Un autre ouvrage, Brotopia, d'Emily Chang, a également révélé le machisme du secteur tech dans la Silicon Valley, qui manque encore largement de diversité – qu’il s’agisse de genres ou de minorités.

Tout le monde contrôle tout le monde

Enfin, beaucoup de start-up mettent en place une gouvernance sans chef, ce qu’on appelle le modèle holacratique. La domination n’est plus palpable ni hiérarchisable. La gouvernance n’est plus l’apanage d’un seul dirigeant, mais fonctionne grâce à un processus continu intervenant au niveau de chaque équipe lors de «réunions de gouvernance».

L’holacratie minimise la hiérarchie et permet de responsabiliser les employés. Or, dans les faits, tout le monde contrôle tout le monde. La hiérarchie n’est certes plus pyramidale mais tribale. Sans qu'elles aient été nommées officiellement cheffes, ce sont les personnalités leaders qui prennent automatiquement le dessus. Certains reprochent aussi à l’entreprise libérée d'inciter les salariés à la servitude volontaire. Poussés au dépassement de soi, ils vont développer de nouvelles compétences, innover sans forcément gagner plus.

A ce sujet: Holacratie, l’utopie qui se passe de chef

Les start-up font rêver les jeunes diplômés. Elles ont pourtant leurs travers. Quant aux multinationales, souvent montrées du doigt, elles attirent de moins en moins les jeunes diplômés. Malgré leurs défauts ou la lourdeur de leur fonctionnement, il faut reconnaître qu’elles offrent des avantages, notamment en matière de formation, de mobilité, de possibilités de progression, de rémunérations ou d’avantages sociaux.

Les multinationales doivent-elles attirer les talents en tentant de cloner les start-up? Ou devraient-elles miser sur leurs avantages inhérents? Cet enjeu de communication complexe et crucial reposera certainement sur un fin dosage de «coolitude» et de rigueur.

Publicité