Les start-up «sont devenues trop chères»

Financement Face à la hausse du franc, les sociétés de capital-risque émettent des craintes

La situation monétaire pourrait entraîner des ventes de participations

La cherté du franc suisse inquiète les start-up qui recherchent des fonds de capital-risque pour financer leur croissance. «Les investisseurs étrangers doivent désormais mettre 20% de plus s’ils veulent investir dans une start-up helvétique. Or c’est souvent à l’étranger que les entrepreneurs trouvent le financement nécessaire pour passer du prototype au produit», fait remarquer Jean-Philippe Thiran, professeur à l’EPFL et créateur de start-up. «Il y a un risque dans la mesure où tout devient de plus en plus en cher», fait remarquer Jurgi Camblong, directeur et fondateur de Sophia Genetics, une société lausannoise active dans l’analyse du génome humain.

En 2014, les jeunes entreprises suisses ont levé 457 millions de francs, soit une hausse de 10% par rapport à 2013, apprend-on dans le rapport Swiss Venture Capital. Cet afflux de fonds sera-t-il revu à la baisse en 2015? Difficile d’y répondre. Certaines sociétés de capital-risque, à l’exemple de Sofinnova Partners à Paris, ne semblent pas vraiment concernées par la question. «Nous investissons parfois dans des entreprises basées en Suisse mais dans des proportions qui ne nous permettent pas d’avoir une opinion pertinente sur la question», se contente de commenter le groupe français, qui finance ou a soutenu des sociétés telles ObsEva, Auris Medical, Addex, Preglem, Endoart ou Actelion.

Du côté d’Invoke, une société britannique de capital-risque qui a notamment investi dans la société lausannoise Sophia Genetics, le constat est différent. «Nous avons une vision à plus long terme que la valeur des changes. Mais, aujourd’hui, les sociétés suisses sont devenues trop chères.»

Les investisseurs étrangers seraient donc sur la retenue. Plus qu’un affaiblissement de la valeur du franc, ils attendent une stabilisation des cours pour pouvoir refaire leurs calculs de rentabilité. «Comme personne ne sait quand le franc suisse sera stabilisé, ils sont réticents à investir en Suisse», constate pour sa part Alexandre Peyraud, spécialiste en investissement pour start-up.

L’année 2015 sera-t-elle celle des «exits», à savoir la possibilité de réaliser des retours sur investissement? «Imaginez qu’une start-up soit vendue 100 millions de francs. Cela faisait 80 millions pour un actionnaire étranger il y a un mois et 100 millions aujourd’hui», constate un ­entrepreneur zurichois. Les participations sont effectivement revalorisées. Les investissements effectués avant l’abandon du cours plancher offrent un potentiel de meilleur retour sur investissement. «Aucun n’a encore essayé de revendre ses parts pour faire une plus-value grâce aux cours de change, mais c’est un risque et cela pourrait engendrer une situation forcée de vente qui ne serait pas toujours bénéfique pour la start-up, estime Alexandre Peyraud. Je ne comprends pas comment dans une telle situation, la Suisse n’utilise pas une partie des réserves monétaires de sa banque centrale pour créer un fonds d’investissement souverain et effectuer des investissements à l’étranger, en particulier en Europe.»

Chez Neomed, une société norvégienne de capital-risque, impliquée dans les sociétés suisses Genkyotex et Sequana Medical, les cours de change n’exercent aucune influence sur la politique d’investissement. «Nous n’allons pas accélérer une sortie en fonction des taux de change. Ce sont les résultats cliniques des sociétés qui dictent notre stratégie», souligne Thomas Goebel, de Neomed. Et d’ajouter: «Nous visons des retours sur investissement de 3 à 5 fois l’investissement de départ. Une moins-value de 15-20% liée aux taux de change ne représente pas un grand changement par rapport à nos attentes.»

Qu’en est-il des sociétés de capital-risque basées en Suisse? Préféreront-elles désormais se tourner vers l’étranger et soutenir des start-up en Europe ou dans le reste du monde? «Dans le court terme, notre politique d’investissement ne va pas changer, mais nos critères d’investissement seront encore plus sélectifs. Nous serons encore plus attentifs aux stratégies des start-up pour contrer le franc. Il est fort probable que certaines activités seront davantage délocalisées. Sur le long terme, la situation est préoccupante pour les start-up, affirme Bernard Vogel, managing partner au sein du fonds de capital-risque genevois Endeavour Vision. La situation du franc suisse a très clairement un effet négatif sur les start-up et affecte leur compétitivité par rapport aux jeunes sociétés européennes ou américaines. L’ingénieur ou l’employé suisse est «20%» plus cher qu’il y a quelques mois. Le différentiel était déjà énorme par rapport à nos voisins français ou allemand, sans parler des pays de l’Est.» Certains, à l’exemple de Bernard Vogel, craignent que les sociétés ne développent plus de nouvelles activités de recherche et développement en Suisse. Ce qui aurait un fort impact sur l’écosystème nécessaire aux start-up.

Enfin, chez Index Ventures à Genève, la stratégie d’investissement ne devrait pas être fondamentalement changée. Par contre, pour Bernard Dallé, la capacité d’engager rapidement des employés qualifiés représente le frein majeur à la croissance rapide des start-up. «Pour ces jeunes ingénieurs, designers, spécialistes en marketing ou en vente, le coût de la vie en Suisse ne représente pas un attrait», constate-t-il.

Les investisseurs attendent une stabilisation des cours pour refaire leurs calculs de rentabilité