Innovation

Station F, tremplin numérique mondial

Le plus grand incubateur de start-up au monde ouvrira à Paris en juin prochain. Son concepteur, Xavier Niel, veut faire de Station F un site aussi attractif que la Silicon Valley. Les Suisses y seront bienvenus

Rien ne ressemble plus à un chantier… qu’un chantier. Rendez-vous a été pris, à l’invitation de l’opérateur télécoms helvétique Salt racheté par Xavier Niel en 2014, pour visiter cette «Station F» qui compte projeter Paris et la France sur le devant de la scène numérique mondiale.

Rachel Vanier, porte-parole de l’équipe internationale du futur incubateur de start-up, commence par nous conduire dans les préfabriqués des ouvriers. Tout le monde doit, ici, passer par la case bottes et casques. Station F – dont l’inauguration prévue en avril a été repoussée en juin pour cause de dégâts des eaux dans les sous-sols – n’est pas encore la Formule 1 technologique où Facebook, la grande école commerciale HEC ou le groupe Vente privée installeront leurs équipes de chercheurs.

Ancienne gare de fret

L’élégant squelette de béton est encore à nu. Demain, 3000 postes de travail, des espaces événementiels, un auditorium, et un restaurant de 1000 places ouvert 24 heures sur 24 prendront place ici. Les lots de tables et de fauteuils, tout juste livrés, patientent sous emballage plastique.

Ce chantier-là, pourtant, fait d’emblée la différence. D’abord en raison du lieu. Rachetée en 2013 à la ville de Paris par Xavier Niel, le fondateur d’Iliad et de Free, l'ex-halle Freyssinet fleure bon cette France des ingénieurs et des innovateurs d’antan qui imprimèrent leurs marques sur le siècle dernier. L’ingénieur-architecte Freyssinet fut un artiste du béton qui permit dans les années 1920 de construire des structures d’une extrême légèreté et d’aérer considérablement les voûtes des gares et autres halles.

Cette halle-là, inaugurée en 1929, fut une gare de fret, accolée à la gare d’Austerlitz. Puis le lieu, exploité par la SNCF, finit à l’orée des années 2000 par être quasi abandonné, fantôme urbain dans le nouveau quartier universitaire et moderne des quais de la Seine, sorti de terre autour de la grande bibliothèque.

Proche du futur siège du «Monde»

Station F l’a ressuscité. Dans quelques mois, une fois les lieux débarrassés des barrières et autres échafaudages, ses trois nefs lumineuses et aériennes de 34 000 mètres carrés construites au sortir de la première guerre mondiale s’intégreront dans la forêt voisine d’immeubles modernes, parmi lesquels figurera notamment le futur siège du groupe Le Monde (partenaire du «Temps»), dont Xavier Niel est copropriétaire. Habile trait d’union.

D’un côté la créativité numérique, représentée par les trois mille places de travail pour start-up, avec tout l’accompagnement nécessaire à leur incubation: conseils financiers, juridiques, assistance technique, mise en lien avec les investisseurs, etc. De l’autre, le Paris éternel symbolisé par les arches métalliques voisines du métro aérien, au-dessus du boulevard Vincent-Auriol.

Silicon Valley indoor

«Le projet, c’est de recréer une Silicon Valley indoor. L’objectif: c’est la première division mondiale» explique Rachel Vanier, qui, depuis des mois, fait visiter le site à une cohorte de délégations étrangères. Chinois, Américains, Indiens et bien sûr Européens… tous défilent ici pour voir le pari fou de Xavier Niel – qui y a investi 250 millions d’euros – prendre enfin forme. Kima Ventures, le bras armé d’investissement du milliardaire, y aura ses quartiers. Le tout, sous la conduite d’une équipe internationale dirigée par l’Américano-Iranienne Roxane Varza, ancienne de TechCrunch France et Microsoft Ventures.

Station F ne sera pas un lieu de plus dédié, à Paris, à la créativité numérique. Ce sera «le» lieu dont l’Europe technologique et numérique pourra se dire fière, affirment ses concepteurs. Mounir Mahjoubi est l’ancien président du Conseil national français du numérique. Aujourd’hui politiquement engagé aux côtés du candidat à la présidentielle Emmanuel Macron, il reprend un moment pour «Le Temps» son ancienne casquette. «La force du projet est sa taille. Station F sera un écosystème en soi. On ne parle pas d’un campus. On parle d’une sorte de ville numérique du futur».

La ville qui ne dort jamais

A preuve, la ville sera divisée en trois «quartiers». Le premier, ouvert aux événements, doté d’un café et d’un auditorium de 400 places, sera l’agora de Station F.

Le second, réservé aux start-up, sera sa ruche créative, où plusieurs grands espaces seront loués par des tiers (l’incubateur d’HEC disposera d’une mezzanine entière), tandis que le reste sera occupé par les animateurs des projets retenus par le «Founders Program», soit plus de 1000 personnes.

Le troisième, baptisé «Chill» sera la place du village Station F, avec des restaurants – dont deux dans d’anciens wagons posés sur des rails – ouverts 24h sur 24, 7 jours sur 7. Station F, une fois ouverte, ne fermera jamais: «Cette ville-là vivra jour et nuit. Elle va faire monter la température créative et festive de Paris», rigole l’un des responsables du Wanderlust, le club voisin des quais de Seine où Présence Suisse avait établi ses quartiers durant l’Eurofoot 2016.

Massages de cerveau et vaisseau spatial

La Suisse, justement. Pour y avoir investi dans l’opérateur télécoms vaudois Salt, Xavier Niel y croit. Les talents numériques helvétiques pourront donc faire acte de candidature pour atterrir dans les immenses nefs jalonnées de cubes élégants, posés de part et d’autre des galeries tels de lumineux dominos. Au sous-sol, d’interminables rangées de casiers, des douches et des sanitaires. Un lieu de vie capable d’accueillir 800 personnes est aussi en chantier non loin, à Ivry-sur-Seine, et devrait ouvrir en 2018. Une émulation à l’image d’un autre lieu, crée aussi par Xavier Niel: l’Ecole 42, établissement libre d’enseignement du codage informatique devenu un nid créatif d’exception.

Retour sur le chantier. Les chiffres de Station F défilent, scandés par les mots fétiches écrits sur les parois vitrées: «massages de cerveau, vaisseau spatial, cuisine propre, créateurs, entrepreneurs…» On retient un seul chiffre: le futur incubateur fait 310 mètres de long, soit la taille de la Tour Eiffel. L’ingénieur Eugène Freyssinet, grand admirateur de Gustave Eiffel, n’avait pas que le sens des proportions. Il avait aussi celui des records. Comme Xavier Niel.

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