A en croire le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco), le chômage de longue durée (plus d'une année) est en pleine régression. Au deuxième semestre 1998, 47893 personnes sont dans cette situation (33,6% des chômeurs); on n'en compte plus que 26677 (27%) un an plus tard. C'est l'effet de la reprise, expliquent les experts. Pourtant les données de l'Office fédéral de la statistique (OFS) rendent une autre image des récentes évolutions. En 1998, l'office comptabilise effectivement 47500 chômeurs de longue durée (33,5%), à peu près comme le Seco. Mais l'année suivante, ils sont 47800 (39,3%) d'après l'OFS. Ainsi le chômage de longue durée a augmenté, et même de manière sensible, relativement à l'ensemble des sans-emploi.

Monsieur Meylan* est un chômeur de longue durée qui, comme beaucoup d'autres, n'apparaît pas comme tel dans les chiffres du Seco. Au chômage depuis août 1998, cet homme dynamique de 53 ans, licencié en sciences économiques, coresponsable d'un service de presse et de relations publiques d'une grande société romande pendant près de quatorze ans, est en train de terminer un programme d'occupation de la ville de Lausanne. Pour le Seco, Monsieur Meylan est un demandeur d'emploi (en «mesures actives» selon le jargon) et non pas un chômeur au sens de la loi. A ce titre, il figure dans les 58677 demandeurs d'emploi non chômeurs recensés par le Seco à fin mars 2000. Il n'entre donc pas dans le calcul du taux de chômage et encore moins dans celui des chômeurs de longue durée. Or, bon nombre de personnes en mesures actives sont précisément des chômeurs de longue durée.

Et puis, le Secrétariat d'Etat n'enregistre que les chômeurs inscrits dans un Office régional de placement (ORP). Ses données ont ainsi l'avantage d'être exactes à l'unité près, mais font l'impasse sur celles et ceux qui, découragés, en fin de droits, ne s'annoncent plus aux ORP. L'OFS, qui mesure le chômage suivant les recommandations du Bureau international du travail (BIT) et de l'OCDE, n'a pas ce problème. L'office travaille par extrapolation avec les enquêtes ESPA sur la population active. Il obtient certes des estimations, mais peut appréhender tout le monde, y compris ceux qui ne s'annoncent plus aux ORP (les sans-emploi non inscrits). Et ces derniers sont plutôt à la hausse depuis quatre ans, comme le montrent les enquêtes de l'office: 47200 en 1995, 48400 en 1996, 58000 l'année suivante, puis une petite baisse à 55400 en 1998, et un nouveau pic l'an passé avec 60500 personnes, soit la moitié de l'ensemble des chômeurs recensés par l'OFS.

Pour rendre compte de l'évolution du chômage de longue durée, sur quelle base de données faut-il alors s'appuyer? «Les chiffres du Seco sont tributaires du comportement des chômeurs en matière d'inscription auprès des ORP, signale Bernhard Weber, collaborateur scientifique au Seco. Plus il y aura de personnes en fin de droits qui renoncent à rester inscrites aux ORP, moins les chiffres du Seco seront adéquats pour traduire le phénomène du chômage de longue durée sous un angle non institutionnel. Il est d'ailleurs possible que c'est ce qui explique les évolutions divergentes enregistrées en 1999 par le Seco et l'OFS. D'une manière générale, les données du Seco sont plus adaptées à l'analyse à court terme de la conjoncture et du marché du travail. Pour le long terme en revanche, les statistiques de l'OFS reflètent peut-être mieux l'évolution des choses, parce qu'elles ne sont pas touchées par les changements de la politique de l'assurance chômage, notamment le développement des mesures actives.»

Processus de précarisation

Responsable de la section de la vie active et du marché du travail à l'OFS, Brigitte Buhmann croit aussi que le chômage de longue durée «est plutôt sous-estimé dans les chiffres du Seco». «Le Seco avait beaucoup de «fins de droits» en 1998, remarque-t-elle. La hausse du chômage de longue durée que nous enregistrons provient sans doute de ces gens qui ne s'inscrivent plus aux ORP, car ils sont sans travail depuis trop longtemps.» Autre indice de cette réalité occultée: l'aggravation du chômage de très longue durée (plus de deux ans). Il est passé de 18000 personnes en 1995 à 22000 l'année dernière, observe l'OFS.

Chômeur de longue durée, demandeur d'emploi non chômeur, Monsieur Meylan, lui, est passé par tous les stades, même celui de «fin de droits». «Restructuré» en 1991, il a connu depuis lors plusieurs périodes de chômage. De petits boulots en mandats, de gains intermédiaires en contrats à durée déterminée, il a réussi à se reconstituer un droit au chômage, lorsque son dernier contrat n'est pas renouvelé, voilà une année et demie.

«C'est dur. On se sent sur la touche. Je suis entré dans un processus de précarisation: plus le temps passe, plus il est difficile de rebondir. Et je n'ai pas l'impression d'avoir été appuyé par les ORP», commente-t-il. Depuis 1991, lorsqu'il a perdu son dernier travail stable, Monsieur Meylan ne compte plus les démarches qu'il a effectuées pour retrouver une place, les cours qu'il a suivis «pour affiner son profil». «Je ne pense pas que l'on sorte intact de ce genre d'expérience. Perdre espoir, garder espoir, cela a-t-il encore un sens?» se demande-t-il. Pourtant il est loin de baisser les bras. Son droit aux indemnités court jusqu'à l'été prochain. «Une chose est sûre: on ne peut pas dire que le chômage soit un problème réglé.»

*Nom fictif