Le Temps: Dix ans après la crise des «subprime» et la récession qui a suivi, les Etats-Unis affichent quasiment le plein-emploi. Une bonne nouvelle?

Steven Tobin: Les Etats-Unis ont réussi à s’extraire de la crise beaucoup plus rapidement que l’Europe, surtout l’Europe du Sud. En 2017, près d’un million d’emplois y seront créés. Toutefois, même si le processus de création d’emploi est efficace, beaucoup d’employés ont l’impression de ne plus évoluer, de «stagner». Le salaire minimum américain n’augmente pas. La richesse est de moins en moins distribuée aux travailleurs. Toutefois, avec un taux de chômage aussi bas, il sera de plus en plus difficile de trouver des travailleurs. Dès lors, on peut espérer de meilleures conditions de travail.

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- En comparaison, en Europe, le rattrapage est plus lent…

- La situation en Europe s’améliore depuis quelques années. Même si certains pays comme l’Espagne ou la Grèce restent fragiles, la tendance va dans la bonne direction. La République tchèque, l’Allemagne ou encore les Pays-Bas affichent des taux de chômage très faibles. Avec une légère croissance, le taux de chômage passe rapidement de 15% à 10%. Mais en dessous de 10%, un pays éprouve beaucoup plus de difficulté pour baisser le nombre de chômeurs. En Europe, le chômage des 18-25 ans est un vrai problème. La mise en place des programmes européens pour les jeunes a pris du temps. Si un jeune reste trop longtemps sans travail, il perd rapidement ses compétences et se décourage. Le véritable défi est de le réintégrer le plus rapidement possible au marché.

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- Le chômage de longue durée n’est pas moins préoccupant…

- Oui, il concerne près de 40% des chômeurs, c’est dramatique. Leur nombre ne baisse pas. En Europe, ces derniers restent sur le marché du travail alors qu’aux Etats-Unis, où les individus sortent du marché de l’emploi, ils ne sont plus comptabilisés dans les chiffres du chômage. Enfin, beaucoup de travailleurs en Europe ont un emploi temporaire ou à temps partiel. Souvent, l’accès au salaire minimum est limité et la protection sociale réduite.

- Au Royaume-Uni, le taux de chômage est au plus bas niveau depuis quarante ans. Le Brexit bouleverserait-il la situation?

- Le Royaume-Uni est dans une situation similaire à celle des Etats-Unis. La qualité des emplois risque encore de se dégrader avec la sortie effective du pays de l’UE.

- En Suisse, le taux de chômage est proche de 3%…

- Elle est isolée par rapport à l’Europe. Contrairement à ses voisins, la Suisse n’a pas baissé ses salaires, ce qui n’a pas impacté la consommation des ménages. Les entreprises ont maintenu les emplois et augmenté progressivement les salaires.

- Doit-on craindre l’impact de la robotisation et de l’intelligence artificielle sur l’emploi?

- Pour le moment, on ne dispose pas d’assez d’informations et de recul sur l’effet des robots sur le marché du travail. Les pays qui utilisent le plus de robots sont les pays industrialisés comme les Etats-Unis, et ce sont aussi ceux qui affichent les taux de chômage les plus bas. Le nombre d’emplois n’est pas le premier défi. Le problème est encore une fois la redistribution. Les individus qui perdent leur travail au profit d’une machine sont remplacés par des individus aux compétences différentes. La transformation des emplois est le véritable défi de la prochaine vague technologique.

- Quel sera l’impact de l’économie de partage sur l’emploi?

- L’économie et les emplois liés à Uber et à d’autres plateformes en ligne sont certainement un signe de la tendance vers des formes d’emplois plus diversifiées. Ce secteur offre de nouvelles opportunités. Les emplois y sont plus flexibles tant pour les employés que pour les entreprises. Toutefois, bon nombre de ces travailleurs ont une protection de base en ce qui concerne les heures de travail, les salaires, la santé et la sécurité au travail. En partie parce qu’ils sont souvent considérés comme des entrepreneurs indépendants plutôt que comme des employés. Nos politiques et notre cadre réglementaire doivent évoluer pour assurer une meilleure protection afin de prendre en compte les risques associés à ces diverses formes d’emploi. Nous sommes préoccupés par la précarité de l’emploi.

- En 1995, l’économiste américain Jeremy Rifkin publiait le livre «La Fin du travail». Face à l’essor des nouvelles technologies et de l’automatisation, l’auteur soutenait que des millions d’emplois seraient supprimés. Vingt ans après, peut-on dire qu’il se trompait?

- Nous vivons avec la crainte de «la fin de l’emploi» dès la première révolution industrielle. Cette peur est peut-être encore plus forte aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Je ne pense pas qu’il faille avoir peur des nouvelles technologies et de la robotisation. Le véritable questionnement concerne la qualité des futurs emplois. Nous sommes préoccupés par les inégalités liées à la sécurité de l’emploi et à la protection sociale.

- Avec la hausse de la création d’emplois, peut-on parler de la fin du chômage?

- Avec plus de 200 millions de chômeurs dans le monde, je ne crois pas que la fin du chômage soit proche.