Serge Gaillard, économiste de gauche, dirige le secrétariat de l'Union syndicale suisse à Berne. Aujourd'hui membre du Conseil de banque de la Banque nationale suisse (BNS), il s'en était pris violemment, au début des années 1990, à la politique monétaire de la banque centrale. Nettement moins critique aujourd'hui, suite à la réorientation de la BNS qui accorde davantage de poids à l'aspect des taux de change, Serge Gaillard explique l'importance, pour la Suisse, de parvenir à un taux de croissance économique de 3% par année à moyen terme. Il pose un regard qu'on peut qualifier de nationaliste sur un marché du travail qui s'ouvre grâce à la deuxième phase de la libre circulation des personnes, dans le cadre des accords bilatéraux négociés avec l'Union européenne.

Le Temps: Comment jugez-vous l'état de l'économie?

Serge Gaillard: Je suis optimiste en ce qui concerne la compétitivité de l'économie suisse. Il faut cependant deux conditions pour atteindre une forte croissance, qui devrait être idéalement de 3% durant trois ou quatre ans, puis de 2% pour résorber une grande partie du chômage. La première condition est une amélioration de la situation économique mondiale puisque notre croissance dépend de celle des pays voisins. Deuxièmement, il faut que le franc suisse ne soit pas surévalué.

– Pourtant la reprise, timide en 2004, s'accompagne de nombreux licenciements. A quoi l'attribuez-vous?

– La cause principale de la faible reprise économique en Suisse est à chercher du côté de la hausse du prix des produits pétroliers. Cette situation perdurera encore l'année prochaine. Malheureusement, la reprise est actuellement trop faible pour créer des emplois. Il faut, pour cela, au moins dépasser le seuil de 1,5%, qui correspond au gain annuel de productivité, puis ajouter l'effet de l'intégration de nombreux jeunes qui arrivent sur le marché du travail. On estime à 20 000 par an le nombre de personnes supplémentaires qui cherchent un emploi.

– Dans les années 1990, vous étiez très critique face à la politique de la BNS. Vous êtes moins virulent aujourd'hui, alors que vous êtes membre du Conseil de banque…

– La politique de la Banque nationale suisse s'est nettement assouplie depuis 1996. Je n'ai pas de critique à faire en ce moment. Je rappelle qu'entre 1991 et 1993, les taux d'intérêt se situaient entre 8 et 9% et que le franc s'est renforcé de 15% entre 1994 et 1996. Cela nous a coûté cher. Alors qu'entre 1993 et 1997 la situation de l'économie mondiale était fantastique, la Suisse n'a pas eu de croissance. Nous avons ainsi passé à côté d'un cycle de reprise économique. Depuis 1997, la BNS a conduit une très bonne politique monétaire, à l'exception peut-être d'une correction, un peu tardive, en 2001, d'un franc suisse devenu trop fort face à l'euro.

– La BNS ne pourrait-elle pas tout de même contribuer aujourd'hui à stimuler la reprise?

– Un cours du franc face à l'euro situé entre 1,54 et 1,55 permet à l'économie suisse d'être parfaitement compétitive, mais l'affaiblissement du dollar m'inquiète. Si la Banque centrale européenne n'entreprend rien pour contrer le renforcement de l'euro face au dollar, la BNS devrait songer à affaiblir le franc face à l'euro afin de compenser l'impact de la chute du cours du dollar. Une telle mesure aiderait notre industrie exportatrice à gagner des parts de marché et relancerait le tourisme. Elle aurait aussi pour avantage d'atténuer les problèmes de faible relance liés au niveau des prix pétroliers et de la faible reprise en Allemagne, pays avec lequel nous avons de fortes relations commerciales.

– A partir de quelle différence de salaire peut-on parler de dumping salarial?

– Le but des mesures d'accompagnement de l'accord sur la libre circulation des personnes avec l'Union européenne est d'éviter une pression conduisant à l'agrandissement des différences salariales. Nous avons établi un modèle prenant en compte, dans huit régions suisses, l'échelle des salaires par branche économique et par fonction exercée. Si la personne engagée perçoit un salaire inférieur à celui touché par 75% de ses collègues, on soupçonne l'existence de dumping salarial et on estime que les commissions tripartites cantonales doivent examiner le cas de plus près.

– A combien estimez-vous les cas avérés de dumping salarial depuis l'abolition au 1er juin de la préférence d'engagement accordée aux travailleurs suisses?

– De nombreux abus ont été découverts, là où des contrôles ont été effectués, notamment dans la construction. Nous n'avons cependant pas de vision globale de la situation car les commissions tripartites commencent à peine leur travail.

– Une baisse limitée des salaires serait pourtant utile au secteur hôtelier, actuellement en crise…

– L'hôtellerie offre déjà des salaires très bas, qui souvent obligent certains employés à plein temps à recourir à l'assistance sociale. Ce secteur doit chercher des économies, non sur les salaires, mais en augmentant la productivité, par exemple par la rationalisation des tâches de nettoyage et de cuisine. Cette branche comporte trop de petites entreprises mal organisées.

– Vous êtes réticent à ce que la Suisse participe à la Bourse européenne de l'emploi. Pourquoi?

– Je suis favorable à des échanges pour des étudiants ou des professionnels qui désirent se perfectionner un ou deux ans à l'étranger. En outre, il est important que les services de l'emploi coopèrent dans les régions frontalières. Mais nous insistons pour que les entreprises suisses embauchent en priorité des personnes sans emploi en Suisse, avant de recruter du personnel à l'étranger.

– Pourquoi remettez-vous en question de cette manière l'abolition de la clause préférentielle prévue dans les accords bilatéraux avec l'Union européenne?

– Parce que nous devons utiliser la reprise économique pour abaisser le niveau de chômage en Suisse. Deux cent mille habitants de ce pays sont à la recherche d'un emploi, sans parler de 350 000 personnes qui travaillent à temps partiel et désirent augmenter leur taux d'occupation. Le but de la libre circulation des personnes n'est pas d'équilibrer les taux de chômage entre la Suisse et les pays européens.

– Quelle est votre solution pour réduire les déficits des finances publiques?

– Il faut utiliser la reprise pour éponger les déficits et rétablir des finances saines. Ces mesures doivent être étalées sur quatre ou cinq ans afin de ne pas affaiblir la relance. Je suis opposé à la réduction des salaires des fonctionnaires. Réfléchissons plutôt à la manière de réduire certaines prestations superflues ou d'augmenter les impôts.

– Laquelle de ces deux solutions privilégiez-vous?

– Je ne peux pas répondre de manière générale. Cela dépend des prestations publiques concernées.