Le cours du baril de West Texas Intermediate (WTI), une référence outre-Atlantique est devenu négatif lundi pour la première fois de son histoire en raison de la saturation des stocks et de l'effondrement de la demande lié à la pandémie.

Cent soixante millions. C’est le nombre de barils de pétrole qui sont actuellement stockés sur des bateaux, selon Reuters. Soit deux fois plus qu’au début du mois. Et 60 millions de plus qu’en 2008, quand la crise financière avait poussé l’industrie à, déjà, stocker des hydrocarbures en mer.

Stocker du brut en mer? Cette situation exceptionnelle est due au coronavirus, et aux paralysies qu’il engendre. Les économies tournent au ralenti, les avions sont cloués au sol, la plupart des usines sont à l’arrêt. La demande en pétrole subira cette année un effondrement «historique» de 9,3 millions de barils par jour, anticipe l’Agence internationale de l’énergie. Mais les extracteurs, Américains, Saoudiens et Russes en tête, ont tardé avant de se résoudre, timidement, à baisser leur production.

Les négociants font donc face à un excès de pétrole, une matière qui a perdu sa valeur et qu’il s’agit de stocker pour l’écouler quand ça vaudra à nouveau la peine. Mais plus on stocke, plus il faut d’entrepôts. La surabondance est telle que les citernes sont presque toutes remplies. Dans l’Oklahoma, le site de Cushing – le plus grand réservoir de pétrole au monde – serait quasi plein.

Notre éditorial: Payer pour vendre, nouvelle logique économique

Le plus grand tanker du monde

Alors on lorgne du côté des océans, comme en 2015 et en 2009, lorsqu’une baisse des cours avait déjà poussé l’industrie à réagir. Cette année, les proportions sont historiques.

En mars, Glencore a loué le plus grand tanker du monde uniquement pour y entreposer du brut. Long de 380 mètres, le TI Europe erre au large de Singapour avec 3 millions de barils à son bord. La porte-parole du groupe zougois ne commente pas, mais selon nos informations, Glencore a sollicité d’autres navires dans la même optique.

Royal Dutch Shell a aussi réservé des tankers, des very large crude carriers (VLCC) capables de transporter chacun 2 millions de barils. Sur les 770 VLCC recensés globalement, une soixantaine seraient sollicités pour du stockage. Des navires de taille plus modeste sont également utilisés. Ils se trouvent en général dans le golfe du Mexique et au large de Singapour, deux bastions d’or noir, à moins qu’ils ne soient en route vers les Etats-Unis, où la demande est la plus forte.

Lire aussi: Le pétrole découvre les territoires négatifs

Les poids lourds logistiques qui disposent d’un accès à des entrepôts sont avantagés. «Gunvor a un accès à beaucoup de stockage dans le monde, y compris flottant», selon Seth Pietras, son porte-parole. «En avril, l’offre de pétrole devrait dépasser la demande de 23 millions de barils par jour», estime Andrea Schlaepfer, porte-parole de Vitol, un autre géant du négoce à Genève. «Le peu de capacité de stockage disponible ne se trouve pas forcément là où le pétrole est produit et, comme la demande en navires est élevée, déplacer le pétrole vers un entrepôt disponible n’est pas forcément rentable», relève-t-elle.

L’offre en brut – dopée par des mésententes entre la Russie et l’Arabie saoudite lors d’un sommet à Vienne début mars – ne s’est pas restreinte suffisamment vite. Ces deux pays, avec les Etats de l’Organisation des producteurs de pétrole (OPEP) et d’autres producteurs (OPEP +), se sont finalement mis d’accord à la mi-avril pour réduire leur production de 9,7 millions de barils par jour, soit près de 10% de l’offre globale.

Lire également: Chute des cours du pétrole: plusieurs pays menacés d’effondrement

Baril à -37 dollars

Mais rien n’y fait, les cours ont poursuivi leur chute. Le West Texas Intermediate (WTI) – un brut de référence aux Etats-Unis – s’est enfoncé en territoire négatif, une première historique pour du pétrole: la matière est devenue si encombrante qu’il fallait payer jusqu’à 37 dollars pour se débarrasser d’un baril de WTI, lundi soir, ultime délai pour les livraisons de mai. Le baril de Brent – la référence mondiale – est soumis à une tension moindre, notamment parce que, situé en mer, il est plus facile à stocker.

«L’OPEP + a trop tardé à abandonner ses tactiques d’offre excédentaire quand elle est parvenue à un accord. Ils n’ont pas pu empêcher le marché de s’approcher de la capacité de stockage maximale», écrit Michel Salden, chargé des matières premières chez Vontobel. «Les gens essaient de se débarrasser du pétrole mais il n’y a pas d’acheteurs», selon Michael Lynch, un analyste américain.

Lire aussi: Quand un baril de pétrole coûtait moins cher qu’une bouteille d’eau

Les négociants recourent à ce qu’on appelle un «contango»: on ne vend pas le brut tout de suite mais à terme, dans six mois par exemple, quand il rapportera quelque chose.

«Cet environnement est bon pour Gunvor car, avec beaucoup de stockage et de liquidités, nous pouvons bénéficier de ce marché «contango», selon Seth Pietras. Les négociants engrangent souvent de gros profits quand les prix sont volatils. Ce fut le cas en 2014, lors d’une précédente chute des cours du pétrole, lors du Printemps arabe trois ans plus tôt et durant la crise de 2008. Le Financial Times relève que les contrats du WTI pour livraison en juin s’échangent au-dessus de 20 dollars le baril. Lundi, les négociants pouvaient donc être payés 37 dollars le baril pour le revendre 20 dollars en juin.

La situation devrait se résorber car la production de brut finira par chuter, puisque la demande en pétrole devrait rebondir et les entrepôts se vider, selon des analystes. Le lundi 20 avril 2020 restera comme une date dans l’histoire du pétrole.