Le capitalisme change d'âge. Il sort de sa «période loterie». Toutes les entreprises ne suivront pas l'exemple de Microsoft, qui a renoncé cette semaine à la rémunération par stock-options, mais l'annonce faite à Redmond par Steve Ballmer ouvre une époque nouvelle. Le géant fondé il y a 28 ans par Bill Gates n'est d'ailleurs pas seul à prendre ce virage: Amazon a déjà abandonné les options, DaimlerChrysler et SAP vont le faire, Dell et AOL sont à mi-chemin. Et AFL-CIO, la grande centrale syndicale, vient de demander à six grandes entreprises d'emprunter le chemin de Microsoft: le syndicat se fait du souci pour les caisses de pension qu'il cogère et qui contiennent de gros paquets d'illusions sous forme de stock-options.

Ce fut une belle folie. Une idée née dans des têtes universitaires au cours des années 70, et qui s'est répandue comme le feu dans l'industrie – d'abord dans le high tech – au cours de la décennie passée, avec un grand coup de chaleur entre 1999 et 2001. Un nouveau moteur dans les entreprises, un fouet dans les têtes. Les directions qui cherchaient à recruter et à retenir les meilleurs cadres les alléchaient par un salaire virtuel. Une partie de la rémunération leur serait versée en cash, l'autre sous forme d'options d'achat sur des titres de l'entreprise. Pas des titres eux-mêmes, ç'aurait été trop plat. Mais la promesse de pouvoir acquérir, plus tard, des actions à un prix fixé au moment de la distribution des stock-options. Formidable carotte: «L'industrie est nouvelle, le marché est à conquérir. Si individuellement et collectivement vous vous défoncez, si le profit de l'entreprise augmente, vous serez riches: il suffira d'exercer votre option, au prix fixé, quand la valeur de l'action aura été multipliée par cinq, par dix, par vingt ou plus…»

Chez Microsoft et chez ses cousines, ce n'était pas un miroir aux alouettes. L'action de la société de Bill Gates, qui pesait 21 dollars au moment de l'entrée en Bourse il y a 17 ans, en vaut aujourd'hui 8000. A Redmond, il y a beaucoup de millionnaires. Mais depuis deux ans, l'entreprise en produit de moins en moins. C'est qu'entre-temps la bulle technologique a explosé. Microsoft en a souffert moins que d'autres, mais le paysage a changé. Les taux de croissance exponentiels dans la «Nouvelle Economie» n'étaient – c'est le moins qu'on puisse dire – plus garantis. Et beaucoup d'employés des entreprises qui pratiquaient le nouveau système de «compensation» se sont retrouvés avec dans les mains – y compris chez Microsoft – des promesses vides: la valeur des actions sur lesquelles ils avaient des options était inférieure au montant qu'ils s'étaient engagés à verser pour les acquérir. Ils étaient, comme on dit dans le jargon des stock-options, sous l'eau (underwater).

Mémorables abus

Ce changement de climat ne condamne pas le système, mais il provoque le revirement auquel participe aujourd'hui Microsoft. Ce n'est pourtant pas la seule raison. Quand le nouvel instrument est apparu, la réglementation, par définition, était inexistante. Ce vide a permis aux directions d'entreprise de traiter les stock-options comme si elles n'existaient pas: elles n'apparaissaient pas dans les comptes – ce qui aurait été normal – comme des dépenses. Double avantage pour les CEO: les résultats publiés étaient plus dodus, et le conseil d'administration pouvait difficilement exercer son contrôle.

Des administrateurs ont quand même fini par s'irriter de cette dispersion du bénéfice dans des promesses de rémunération. Surtout, le système sans contrôle a dérapé dans les pires abus, dont les noms sont Enron, WorldCom, Tyco… Puisque les acteurs principaux dans l'entreprise avaient un intérêt direct au résultat financier, d'autres ingrédients que l'invention et le travail ont été mis en œuvre pour faire monter le taux de l'action: l'astuce et la fraude.

Aujourd'hui, les organes de contrôle américains (SEC, FASB) veulent imposer l'inscription des stock-actions dans les charges des entreprises. La résistance des sociétés les plus fragiles est si grande que cette réforme sera introduite par étapes. Microsoft a pris les devants, et Steve Ballmer a annoncé que cette correction serait rétroactive; autrement dit, les bilans passés de la société seront révisés à la baisse. Les stock-options abandonnées seront remplacées par la distribution d'actions Microsoft aux employés, en fonction du dynamisme, du poste occupé. Les actions ne pourront pas être vendues avant cinq ans, mais les détenteurs auront entre les mains une valeur réelle, et ils toucheront un dividende, puisque l'entreprise vient de décider pour la première fois sa distribution. Redmond, décidément, s'éloigne de l'aventure.