«C'est du titane pur, très léger, en provenance des Etats-Unis.» Dieter Lipp, responsable opérationnel de l'entreprise Straumann, tient entre le pouce et l'index une tige de 3 mètres de long. De ce précieux métal sortira, deux étages plus bas, après plusieurs dizaines d'opérations minutieuses, un produit de haute technologie médicale: un implant dentaire (pièce recevant la couronne) d'un centimètre de long et d'un diamètre de moins d'un demi-centimètre, vendu dans le monde entier.

La scène se déroule dans un petit village du vallon de Saint-Imier. Villeret, 950 habitants, au cœur d'une contrée horlogère malmenée par les crises successives, revit grâce à l'implantation il y a quatre ans, à la sortie de la localité, de ce qui est encore durant quelques mois le seul centre de production mondial de Straumann, numéro deux de l'implant dentaire (25% de parts de marché), derrière le suédois Nobel Biocare (29%). «Inutile de vous dire qu'il est plus facile de boucler notre budget annuel avec la présence au village d'une entreprise de cette importance», souligne Ulrich Kaempf, maire de Villeret.

Pour faire face à une croissance annuelle régulière de plus de 20%, l'usine a dû augmenter ses capacités et procéder à des travaux d'extension devisés à 30 millions de francs, inaugurés hier en présence de la conseillère d'Etat bernoise Elisabeth Zölch, visiblement très intéressée par le fonctionnement économique quotidien de la multinationale, dont la moitié des 1000 emplois sont situés en Suisse.

120 engagements depuis 2000

Reynold Jaquet, directeur de l'usine de Villeret, paraît lui-même surpris de ce succès. «Le 8 août 2000, lorsque l'usine était inaugurée avec un effectif de 90 personnes, nous nous demandions s'il convenait de transformer un étage entièrement vide en discothèque ou en piste de karting», plaisante-t-il. En quatre ans, Straumann a engagé 120 personnes et les nouveaux locaux, en partie inoccupés, permettront de faire grimper les effectifs totaux à plus de 300 personnes l'an prochain, par la création de 90 emplois supplémentaires, notamment des polymécaniciens.

Fondée il y a cinquante ans autour de la géniale invention d'un balancier de montre de haute qualité, Straumann est devenue le numéro deux de l'implant dentaire parce que le fils du fondateur de la société, plus intéressé à la technologie médicale qu'à la micromécanique horlogère, a inventé, dans les années 1960, un système de vis pour soigner les fractures.

Entrée en Bourse en 1998, la société a récemment décidé d'investir 50 millions de dollars dans la construction d'une usine à Andover, près de Boston (Etats-Unis). Est-ce le signe du début d'une extension des sites industriels du groupe qui se fera, à moyen terme, au détriment de la place industrielle suisse? «Pas du tout, affirme Reynold Jaquet. Le site d'Andover est conçu pour approvisionner le continent américain uniquement. Il a pour avantages de nous rapprocher de nos clients et de supprimer le handicap qui consiste à produire à coûts élevés, en francs suisses, pour la zone dollar. Le reste du monde, en particulier les marchés asiatiques, dont la Chine, seront fournis à partir de l'usine de Villeret.»

La tentation de réduire les coûts de main-d'œuvre, par délocalisation partielle, n'est-elle pas présente dans l'esprit des dirigeants de Straumann? «Produire en Chine ou dans un ex-pays de l'Est n'est absolument pas à l'ordre du jour, insiste Dieter Lipp. Le coût de la main-d'œuvre ne figure qu'au troisième rang de nos priorités. Le premier critère est celui de la qualité du travail. La qualité suisse fait partie de nos atouts principaux, avec le service après-vente.»

Des dizaines d'années de tradition horlogère sont ainsi, en quelque sorte, la garantie de la croissance de l'emploi à l'usine de Villeret, d'où sortent 4,5 millions de pièces par année, dans une gamme de 800 produits, parmi lesquels une cinquantaine d'implants et des dizaines de «mèches» de toutes formes et dimensions permettant au dentiste de préparer le «terrain».

Spécialisation

Straumann, contrairement à son concurrent Nobel Biocare, ne s'est pas lancé dans la vente des dents artificielles qui se vissent sur l'implant en titane. «On ne peut pas tout faire. Nous préférons nous spécialiser», affirme Dieter Lipp. Le prix net de fabrication d'un implant se situe à moins de 50 francs, alors que le total de l'opération de remplacement d'une dent coûte près de 4000 francs. Pourtant, de la précision du décolletage, du polissage et du contrôle manuel de ce petit morceau de métal dépendent la stabilité et la durée de vie d'une prothèse dentaire. C'est à partir de quelque 5 tonnes de titane que Straumann tire une grande partie de son chiffre d'affaires annuel de 343,9 millions de francs, qui devrait, selon les prévisions de la direction, augmenter de 26% en 2004.