Conjoncture

Trop stricte aux yeux du FMI, la politique budgétaire de la Suisse est jugée adéquate par des économistes

Jan-Egbert Sturm, le directeur du KOF, admet l’idée d’une plus grande flexibilité concernant la répartition du budget d’un exercice à un autre. Martin Neff, chef économiste de Raiffeisen, ne voit pas de raison d’assouplir le principe actuel du frein à l’endettement

La Suisse pratique-t-elle une politique budgétaire trop stricte, comme le laissait entendre le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport publié lundi? La question est d’autant plus actuelle que le Conseil des Etats a débattu mercredi d’un programme d’économies de l’ordre de 800 millions à un milliard de francs par an pour les années 2017 à 2019.

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Dans son rapport, le FMI préconisait notamment une application plus souple du principe du frein à l’endettement, en permettant de reporter les ressources budgétaires non utilisées durant un exercice sur le suivant.

Réduire la charge d’intérêt plutôt que dépenser

Que faut-il penser des recommandations de l’institut? Deux économistes contactés cette semaine par le Temps restent réservés à propos des conseils formulés par le FMI. Martin Neff, le chef économiste de Raiffeisen, estime que les conseils du FMI sont un peu exagérés en ce qui concerne la Suisse. Selon lui, l’économie helvétique se porte bien. «Il y a bien sûr des zones d’ombre dans la reprise que nous observons. Néanmoins, nous n’avons pas besoin d’un nouveau programme pour relancer la conjoncture», estime-t-il.

Faut-il mettre à profit les taux d’intérêt extrêmement bas actuellement pour financer de nouveaux projets dans le domaine public? «Même si l’argent est bon marché, cela ne veut pas dire qu’on doive le dépenser», juge Martin Neff. «La Suisse a l’occasion de rembourser une partie de sa dette et de conclure de nouveaux emprunts, afin de réduire la charge d’intérêt. Nous investissons de manière adéquate dans les infrastructures, en comparaison de l’étranger», considère-t-il.

Les entreprises sont les plus frileuses à investir

Plus nuancé à ce sujet, Jan-Egbert Sturm, le directeur du centre de recherches conjoncturelles KOF, rappelle, lui, qu’il est, d’un point de vue théorique, logique d’investir davantage dans un contexte de taux bas. «Avec des taux très bas, il est plus facile de réaliser des projets rentables. C’est aussi valable dans le domaine public», estime-t-il. Il rappelle toutefois que beaucoup de projets importants sont déjà en cours actuellement, qu’il s’agisse de la nouvelle ligne ferroviaire à travers les Alpes (NLFA), du programme de financement et d’aménagement de l’infrastructure ferroviaire (FAIF) ou encore des projets visant à mieux relier les villes et les agglomérations. «Il ne faut pas investir pour investir mais seulement si les projets sont nécessaires», estime l’expert. Selon lui, le manque d’investissement ne se situe pas tellement du côté des projets financés par les dépenses publiques, la frilosité est plutôt du côté des entreprises: «Malgré l’environnement de taux bas, les entreprises restent relativement prudentes en matière d’investissements».

Lire aussi: Le FMI appelle la Suisse à assouplir le frein à l’endettement

Devrait-on assouplir le frein à l’endettement, en permettant de reporter les dépenses non utilisées sur l’exercice suivant? Jan-Egbert Sturm rappelle le contexte historique de ce principe. «Le frein à l’endettement a eu une fonction très importante en Suisse durant les années 1990. Il y avait un risque que l’endettement de l’Etat augmente fortement. Le frein à l’endettement a permis d’éviter que cela ne se produise», rappelle-t-il. Or, le contexte actuel est différent: «On peut se poser la question si l’objectif est d’avoir un endettement nul en Suisse. Ce serait aller au-delà du but visé», estime-t-il.

A terme, la dette finirait par baisser à zéro

Le directeur du KOF souligne aussi que le frein à l’endettement fonctionne avec une certaine asymétrie – et c’est ce que le FMI critique –, à savoir que si une collectivité a trop dépensé durant un exercice, elle doit rattraper cet écart l’année suivante. En revanche, si elle a moins dépensé que prévu, elle ne peut pas utiliser cet argent l’an suivant. «Compte tenu du faible endettement de l’Etat en Suisse, on peut se poser la question de savoir s’il faut encore l’abaisser sur le long terme ou s’il faut seulement le stabiliser au niveau actuel», ajoute le directeur de l’institut zurichois.

Le principe du frein à l’endettement n’est-il pas appliqué de manière trop rigide actuellement? «Les principes qui ne sont pas appliqués de manière rigide finissent souvent par ne plus être respectés du tout», met en perspective Martin Neff, citant en exemple ce qui s’est passé avec les critères de Maastricht. Il rappelle aussi que notre pays a un taux de chômage faible et un marché du travail proche du plein-emploi.

Le Seco a revu à la hausse ses prévisions pour 2016

Les prévisions des experts en conjoncture sont devenues plus optimistes récemment. A la mi-septembre, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a légèrement révisé à la hausse son estimation de croissance pour le PIB suisse à 1,5% pour l’année en cours, suivi d’une augmentation de 1,8% en 2017.

Au deuxième trimestre, la progression du PIB suisse s’est accélérée à 0,6% en rythme trimestriel (0,3% de janvier à mars). Les dépenses de consommation des administrations publiques ont aussi contribué à la croissance, avec une hausse de 1,7% au deuxième trimestre. A l’inverse, les dépenses de consommation des ménages ont stagné (0,5% de janvier à mars). La même tendance devrait se poursuivre selon le Seco: la consommation privée devrait croître de 1,3% en 2016 et 1,5% en 2017, tandis que les dépenses de l’Etat devraient augmenter de 2,1% et 2,2% durant ces mêmes périodes.

Publié vendredi, le baromètre conjoncturel du KOF s’est aussi amélioré à 101,3 points pour le mois de septembre, en hausse de 1,6 point par rapport à août (99,7 points). C’est le septième mois cette année durant lequel l’indice dépasse le seuil des 100 points, alors qu’il a évolué en dessous de cette marque tout au long de 2015.

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