La gare de Graz ne paie pas de mine. Quelques quais, un petit hall, le voyageur arrive pourtant dans la deuxième ville d'Autriche. Entourée de forêts et de pommiers, la capitale du Land de Styrie, 250 000 habitants, a gardé un petit côté provincial. Un calme trompeur: cette région du sud-est de l'Autriche attire en effet depuis trois ans un nombre croissant d'entreprises internationales.

Dernier exemple en date: Balzers. La filiale du groupe Oerlikon-Bührle a annoncé à la fin du mois dernier qu'elle allait ouvrir un centre de recherche en Styrie. Spécialisée dans les revêtements, Balzers a choisi cette région pour sa proximité avec l'est et le sud de l'Europe, mais surtout pour son savoir-faire local dans l'industrie automobile.

Comme Hollywood et la Silicon Valley

La politique du gouvernement styrien porte apparemment ses fruits. Sous l'impulsion du ministre de l'Economie Herbert Paierl, la région a créé, il y a trois ans, ACStyria, un centre de compétence automobile. L'idée était simple: le Land de Styrie, dont l'industrie sidérurgique était frappée par la crise, devait se spécialiser s'il entendait rester concurrentiel dans le processus de globalisation de l'économie. Le concept n'est pas nouveau: Hollywood et la Silicon Valley se sont également spécialisés, respectivement dans l'industrie du film et les semi-conducteurs. «En Styrie, des études ont montré qu'il y avait des opportunités dans l'automobile, le bois, les techniques environnementales et les télécoms, explique Herbert Paierl dans son bureau de Graz. Nous avons choisi l'automobile en raison de son fort potentiel de croissance. De plus, nous pouvions compter sur une longue tradition qui unit la région à ce secteur.» C'est en effet à Graz, il y a cent ans exactement, que Johann Puch a fondé sa société de bicyclettes. Le même homme qui, sept ans après, débutait la production d'automobiles de petite cylindrée.

Au début des années 90, le gouvernement commence par nouer des contacts avec les entreprises de la région. Une multitude de petites sociétés travaillent, chacune de leur côté, pour l'industrie automobile. Mais la concurrence devient de plus en plus rude. En effet, afin de diminuer leurs coûts, les constructeurs de véhicules réduisent le nombre de leurs partenaires. De plus, ils exigent des systèmes toujours plus complexes et font pression sur les prix. Face aux centres de production de Detroit ou de Stuttgart, un regroupement des forces s'impose. «Le plus difficile a été de convaincre les entreprises à collaborer, à partager leurs informations», se souvient Herbert Paierl. Le gouvernement réussit un gros coup en attirant Chrysler à Graz. Le géant américain y installe son seul site de production d'Europe. En 1990, Steyr-Daimler-Puch et Chrysler créent un joint-venture, baptisé Eurostar, qui fabriquera les Chrysler Voyager. Une année après, le premier minivan sort de fabrication.

Un réseau de sous-traitants et d'instituts de recherche se met alors lentement en place autour des trois entreprises-phares: Steyr-Daimler-Puch-Fahrzeugtechnik (3900 employés), Chrysler Eurostar (1520 employés) et le fabricant de moteurs AVL List (2200 employés).

Le nombre de sous-traitants est passé de 40 à 130 aujourd'hui. Parmi les plus connus, on trouve le géant canadien Magna, dont le PDG Frank Stronach est originaire de Styrie, ou Johnson Controls, le plus gros producteur de sièges de voitures. Mercedes, Alfa Romeo, Fiat, Jaguar, Audi, Peugeot, Mazda, Porsche: plus de 40 marques achètent actuellement des pièces fabriquées en Styrie.

L'adhésion à l'Europe déterminante

C'est à Graz que sont produites toutes les Chrysler Voyager et les Jeep Cherokee – sauf celles à destination du marché américain – par des ouvriers dont l'âge moyen n'excède pas les 34 ans. Cette année, 24 970 Cherokee et 56 450 Voyager devraient sortir de l'usine bleue et blanche. Début mai, la Mercedes classe M sera également produite au même endroit. «La présence d'ouvriers très qualifiés et de Steyr-Daimler-Puch, avec qui nous collaborions déjà depuis de nombreuses années, a poussé Chrysler à s'installer à Graz, relève Gary Cash, patron d'Eurostar. De plus, nous avons bénéficié du soutien du gouvernement pour la construction de l'usine.»

«Enfin, la position centrale de Graz, en Europe, est un atout en matière de distribution et de frais de transport», ajoute celui qui travaille depuis trente-quatre ans pour Chrysler. Pour s'installer en Styrie, le groupe a en outre reçu de l'argent de la Communauté européenne. «Si l'Autriche n'avait pas adhéré à l'Union européenne en 1995, le cluster n'existerait pas, reconnaît Herbert Paierl. Nous aurions été trop défavorisés vis-à-vis de l'Allemagne du Sud.»

Aujourd'hui, ce sont près de 143 000 personnes qui travaillent, directement ou indirectement, dans l'automobile en Styrie. Ce qui représente 15 à 20% de la population active. En trois ans, plus de 3000 emplois ont été créés. Selon le WIFO, l'institut de recherches économiques autrichien, la Styrie affiche depuis avril 1997 le plus fort taux de croissance et de création d'emplois du pays. Jusqu'à maintenant, le Land n'a injecté que 10 millions de schillings (1,25 million de francs) dans le projet ACStyria. Un montant qui ne prend pas en compte l'argent investi conjointement avec l'Union européenne (non dévoilé).

Pour le ministre de l'Economie Herbert Paierl, l'ouvrage reste sur le métier. «Nous devons encore améliorer les moyens de transport et de communication ainsi que la formation.» La création d'une académie de l'automobile, en collaboration avec l'entreprise Magna, et la construction d'un centre logistique sont prévues.

Mais la patrie d'Arnold Schwarzenegger ne veut pas en rester là. Après l'automobile, la région entend devenir un centre de compétence du bois. Le Land le plus boisé d'Autriche – 60% de son territoire est couvert de forêts – compte près de 5000 entreprises et 50 000 personnes travaillant dans le bois. «Là aussi nous voulons mettre en réseau les entreprises et les instituts de recherche», explique Herbert Paierl. Conscient que la proximité des pays de l'Est, aux bas coûts de production, empêche la fabrication d'articles bon marché, il mise sur la qualité et sur des produits à forte valeur ajoutée.

Le ministre conservateur estime par ailleurs que l'ouverture de l'Union européenne à l'Est représente une opportunité énorme en raison du gros potentiel de consommateurs que ce marché recèle. Même si certaines entreprises comme Ford ont choisi de s'implanter de l'autre côté de la frontière, en Hongrie, il ne craint pas la perte d'emplois dans sa région. «Nous avons de bonnes infrastructures et d'excellentes compétences techniques. Des atouts car aujourd'hui, pour rester concurrentiel, il ne suffit pas de bénéficier de faibles coûts de production.» Mais la concurrence sera rude face à Stuttgart ou Milan.

Sans compter que le Land voisin, le Burgerland, entend lui aussi profiter de sa position centrale en Europe pour attirer de nouvelles entreprises.