C’est fini entre Dominique Strauss-Kahn et le Fonds monétaire international (FMI), son directeur démissionnaire après quatre ans de services. Arrêté samedi dernier par la police new-yorkaise, il doit faire face ce vendredi à un grand jury qui décidera s’il y a matière à poursuite pour tentative de viol et de séquestration. Dès lors, la course à la succession est lancée.

La chancelière allemande, Angela Merkel, n’a même pas attendu le départ forcé ou volontaire de DSK pour se manifester. Dès mardi, elle revendique le siège non pas pour un candidat précis, compétent et expérimenté, mais pour un ressortissant européen. Sa ligne de pensée, qui est basée sur l’appartenance géographique du prochain directeur du FMI, a été reprise par presque toute la classe politique européenne tant à Bruxelles, qu’à Londres ou à Berlin. Quelques chroniqueurs européens, notamment Wolf­gang Münchau de l’influent Financial Times, ont épousé cette même ligne.

Les Européens avancent deux raisons majeures pour justifier leur posture. En premier, tous les pays mis ensemble, ils sont le plus grand actionnaire du FMI. Ensuite, l’institution financière est à présent particulièrement active en Europe. Trois pays – la Grèce, l’Irlande et le Portugal – suivent des plans de redressement économiques prescrits par ses experts. D’autres pays – l’Espagne, la France et l’Italie – pourraient les rejoindre. Il est vrai que plusieurs économies du Vieux Continent ont été fragilisées par la récente crise financière et la récession et se retrouvent englués dans le cercle vicieux de l’endettement. Alors même que la zone euro est en train de construire son propre fonds monétaire, Angela Merkel ou encore Wolfgang Münchau, estiment que dans les circonstances actuelles exceptionnelles, un Européen serait mieux à même de comprendre les enjeux et à relever les défis. A ce propos, le Wall Street Journal de ce mardi a ironisé en faisant remarquer qu’aucun Européen n’avait suggéré que le FMI soit dirigé par un Indonésien lorsque l’Asie était frappée par la crise financière en 1997.

La position européenne est une provocation. Elle veut perpétuer le statu quo sur le partage transatlantique du pouvoir au sein des institutions de Bretton Woods. Depuis leur création en 1944, les Européens s’attribuent la direction du FMI et les Américains celle de la Banque mondiale. C’est ainsi que les vainqueurs de la Seconde Guerre étaient partis pour reconstruire l’Europe dévastée. Plus de soixante ans plus tard, les Européens ne veulent apparemment pas reconnaître que le monde change, qu’il est désormais multipolaire.

Nommer un Européen pour diriger le FMI, c’est aussi faire fi de nombreuses décisions liées à la démocratisation du FMI, et de la nécessité de revoir la gouvernance mondiale. Ce n’est pas non plus respecter des accords selon lesquels les postes de responsabilités au niveau international ne seront pas repourvus selon la nationalité des candidats, mais sur la base du mérite.

Déjà en 2007, lorsque le directeur d’alors du FMI, l’Espagnol Rodrigo Rato avait démissionné, la candidature de DSK avait été imposée au reste du monde par l’Europe, avec la bénédiction indispensable des Etats-Unis puisque ces derniers y disposent d’un droit de veto. Gêné lui-même par cette attitude des temps anciens, DSK, socialiste français, avait lui-même déclaré en juillet 2007 qu’«il va falloir redéfinir les missions du Fonds ainsi que la place respective des différents partenaires, notamment en donnant aux pays émergents le rôle qui leur revient».

Aujourd’hui, la posture européenne est hypocrite d’autant plus que dans chacun des sommets du G20, les pays européens applaudissent l’idée de démocratiser les institutions de Bretton Woods. Initié depuis une dizaine d’années, ce processus n’a cependant pas beaucoup avancé. Les Européens, surreprésentés au sein du conseil d’administration du FMI, avec 9 sièges sur 24, doivent en céder deux. Mais l’échéance n’est que dans deux ans et en Europe, le débat n’est pas ouvert sur les deux pays qui seront sacrifiés sur l’autel de la bonne gouvernance mondiale.

Il ne s’agit pas ici de revendiquer le poste de directeur du FMI pour un ressortissant d’un des pays émergents qui pourtant pèsent de plus en plus dans l’économie mondiale et où les talents ne font plus défaut. Loin s’en faut. Telle n’est pas vraiment la demande non plus de ces pays. La Chine, troisième actionnaire du FMI, derrière les Etats-Unis et le Japon, affirme seulement que les pays émergents doivent être représentés à la direction du Fonds, mais que le patron doit être choisi sur la base de ses compétences. Il n’y a pas, en tout cas pas encore, un candidat que les pays du Sud voudraient ou pourraient imposer à l’ensemble des actionnaires du FMI.

Il n’y a que le secrétaire général de l’ONU qui est choisi sur une base géographique et le tournus n’est pas mis en cause. Ban Ki-moon représente l’Asie. Avant lui, Kofi Annan venait d’Afrique. Selon ce tournus, le prochain sera un Européen. Les autres chefs d’organisations internationales ne sont pas choisis selon leur nationalité, mais sur la base de leur mérite et souvent selon les alliances d’intérêts. Lorsque Pascal Lamy avait été élu à la tête de l’Organisation mondiale du commerce, il ne l’était pas sur la base de son appartenance géographique, religieuse ou quoi que ce soit. Il était certes le candidat européen, mais il avait bénéficié d’un suffrage plus large pour battre son concurrent, l’Uruguayen Carlos Pérez del Castillo.

Il faut en finir avec ce système qui verrouille les procédures de sélection pour les postes à hautes responsabilités au profit des puissances traditionnelles. En 2001 déjà, plus d’une centaine de pays, la Suisse en tête, appuyaient une réforme, mais les directeurs successifs, forcément des Européens, n’y ont pas donné de suite.

Pour la petite histoire, en 2007 le Financial Times avait attaqué DSK: «Il est le mauvais candidat et est choisi de la mauvaise façon.»