Peter Niggli, directeur de la Communauté de travail œuvres d'entraide suisses (CT), met en garde, dans le livre «La mondialisation, et après…» *, «contre l'illusion qu'on pourrait civiliser la mondialisation». Publié en cette fin d'année au moment où les organisations charitables font appel à la générosité des Suisses, son livre nous interpelle. Selon lui, la mondialisation fait surtout des perdants. Décryptage de quelques thèses contestables de l'ouvrage.

La mondialisation favorise les exportations au détriment du marché local et appauvrit les populations du Sud.

Grâce à leur intégration au commerce international, des pays en développement (PED) connaissent des taux de croissance proches de 10% depuis quelques années. Conséquence: alors que 40% de la population mondiale vivait avec moins d'un dollar par jour, ce chiffre est tombé à 21% en 2001. En Asie du Sud et de l'Est, principalement en Inde et en Chine, 500 millions de personnes sont sorties de la misère absolue en dix ans. Le nombre de personnes vivant avec moins d'un dollar est en augmentation en Afrique. Un hasard? Non. Le continent est le moins intégré à l'économie mondiale. En 2003, sa part aux exportations mondiales n'est que de 2,3%.

La mondialisation, notamment la libéralisation du marché agricole, nie le droit à l'alimentation de tous les êtres humains.

La notion de sécurité alimentaire est un paravent utilisé par des pays industrialisés pour refuser le démantèlement des mesures protectionnistes contre les produits agricoles des PED. Des ONG tirent à la même ficelle, disant que les pays du Sud doivent d'abord produire pour nourrir leur propre population avant de vouloir exporter. Elles deviennent ainsi les alliés tactiques de leurs gouvernements, qui par ailleurs financent une partie de leurs activités.

Des raisons naturelles condamnent des pays à une ou deux cultures. Ces derniers doivent alors exporter leurs récoltes, gagner des devises pour payer les importations.

Le protectionnisme des pays riches représente un manque à gagner de près de 300 millions de dollars par année pour les PED. Ce n'est pas pour rien que la libéralisation du marché agricole constitue pour ces derniers le dossier prioritaire à l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

La mondialisation oblige les Etats à brader les entreprises publiques aux multinationales.

Dans de nombreux PED, les politiques refusent de lâcher prise dans des entreprises d'Etat. Les ministres et autres potentats locaux y casent des proches et alourdissent la facture salariale. Elles sont aussi les haut lieux de la corruption. Des gouffres à millions que l'Etat doit combler par des ressources déjà très limitées. Certains pays reconnaissent enfin que certains secteurs économiques – les montres en Inde, les hôtels en Chine – peuvent être remis aux mains des privés.

Il faut dépasser l'idée très répandue selon laquelle le développement ne pourrait être financé que par des investissements étrangers.

Tous les pays, en particulier les PED, font les yeux doux aux capitaux étrangers. Les Etats dépensent des millions dans des missions de promotion à l'étranger pour attirer des capitaux. Un investisseur représente non seulement de l'argent, mais aussi la technologie, le savoir-faire et l'accès à des marchés à l'étranger, indispensable au développement. Les Etats-Unis, l'Europe, la Chine et l'Inde sont les premiers pays d'accueil des investissements; ils sont également les plus grands acteurs du commerce mondial.

Les pays donateurs doivent augmenter leur aide au développement à 0,7% du PNB.

C'est une obsession que de vouloir toujours augmenter l'aide au développement. La réalité est que 40 ans de charité ont à peine amélioré le sort des pauvres. Surtout, les pays donateurs traditionnels n'ont plus les moyens d'être aussi généreux que dans le passé. Sans parler de «Aid Fatigue» en Europe ou aux Etats-Unis. Les exemples des tigres d'Asie et les jaguars d'Amérique du Sud démontrent que le commerce, et non la charité, change le monde. A Bangkok, à Buenos Aires ou à Bujumbura, les jeunes générations rêvent de travail pour sortir de la misère.

* La Mondialisation, et après… Par Peter Niggli, édité par la Communauté de travail des œuvres d'entraide (Swissaid, Action de carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Caritas, Eper), 2004.