Migration

En Suède, des travailleurs expulsés pour des broutilles administratives

De simples employés mais aussi des jeunes patrons de start-up, non européens, sont contraints de quitter le pays à cause de petites erreurs de gestion dans leur entreprise

Depuis huit ans, la vie de Mohamadur Raman se déroulait comme dans un rêve. Arrivé du Bangladesh pour finir ses études de marketing, le jeune homme est devenu chef d’équipe dans une entreprise de nettoyage, à Stockholm. Un poste payé plus de 2000 francs par mois mais qu’il a dû quitter, soudainement: «On m’a refusé le renouvellement de mon permis de travail parce que mon entreprise n’avait pas payé la prime d’heures supplémentaires. C’est mon entreprise qui a fait la faute, elle a depuis tout régularisé, mais c’est moi qui ai quatre semaines pour quitter la Suède!»

Cette précarité, des centaines de travailleurs non européens installés en Suède la subissent aujourd’hui. Ils sont menacés d’expulsion, non pas pour travail illégal, mais parce que leur employeur n’a pas respecté à la lettre la réglementation qui les concerne. Et cela peut remonter à plusieurs années. Il a parfois oublié de souscrire à une assurance spécifique, ou a omis de leur donner tous leurs congés. A chaque fois, la conséquence est la même: l’expulsion du territoire.

Salaire jugé insuffisant

La sanction frappe aussi des ingénieurs spécialisés. Comme Ahmed al-Nomany, originaire de Dubaï. Sa start-up, installée dans un atelier-laboratoire de KTH, la plus grande université scientifique du pays, construit des drones pour l’industrie minière: «Le renouvellement de mon permis a été refusé car je n’avais pas un salaire assez élevé. Or dans une start-up, la priorité est de payer les employés et les taxes. On ne se verse un salaire que s’il reste quelque chose. C’est ce que font tous les jeunes patrons, même en Suède!»

Régulièrement, les médias suédois s’émeuvent de cas emblématiques, comme celui d’un serveur kurde, Cihat Karahan, en Suède depuis seize ans, soutenu par une pétition. Ou d’un jeune Irakien, Sameer Suhbat, qui lave des voitures à Stockholm, tout juste sauvé par une décision en appel.

A la lettre et rétroactif

Selon Rafiqul Islam, secrétaire général de l’Association des détenteurs de permis de travail, ces situations ont commencé à apparaître en 2015, quand la réglementation a été appliquée «à la lettre, et rétroactivement». Un durcissement reconnu par les fonctionnaires de Migrationsverket, l’administration chargée de ces questions, qui dit se contenter «d’appliquer la loi». Elle se fait par ailleurs un point d’honneur à ne pas recevoir personnellement les travailleurs étrangers, afin de ne pas être soupçonnée de favoritisme.

«Le problème, c’est que toute information qui n'entre pas dans le dossier informatisé n’est pas prise en compte, impossible d’expliquer le contexte, se désole Raman Ramalingam, recruteur chez Sting, l’une des plus importantes pépinières de start-up de Suède. Le fait que les jeunes patrons se privent un temps de salaire, avant, ne posait pas de problème. Même chose pour les spécificités liées aux assurances, aux vacances, qui souvent au début du contrat n’ont pas été comprises par les employeurs.»

Et il n’y a pas que les jeunes pousses qui se perdent dans la réglementation. Selon le site spécialisé Sifted, 15 cadres recrutés en 2017 par le géant suédois du streaming, Spotify, ont été menacés d’expulsion.

Exil de talents

Cette kompetensutvisning – «déportation de talents» en suédois – est devenue réalité pour l’Iranien Farzad Ban. Le fondateur de 3drops, une entreprise qui a fait 1 million d’euros de chiffre d’affaires en 2018, et qui, cruelle ironie, travaille dans la numérisation des procédures d’attribution de visas avec de nombreux pays dans le monde, a dû quitter la Suède fin décembre pour un problème d’assurance. Il est aujourd’hui en exil en Thaïlande. «J’ai passé en tout quatorze ans en Suède, j’ai payé des millions d’impôts, mais cela ne change rien, j’ai dû partir», se désole-t-il.

Les quatre partis qui forment la nouvelle majorité suédoise ont promis de se pencher sur ces expulsions, et ont annoncé un nouveau visa pour les talents désireux de venir en Suède. Mais il ne sera pas disponible avant 2021.

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