Numérique

Comment je suis devenu e-Estonien

Il y a quelques mois, j’ai décidé de m’offrir la résidence numérique d’un pays dont je ne connais à peu près rien. Grâce à ma nouvelle administration dématérialisée, j’ai pu créer ma société boîte aux lettres depuis une terrasse. Et ça valait bien une excursion de 2555 kilomètres

«Mais où est-ce que j’ai mis les pieds?» Derrière la vitre du taxi, voilà une dizaine de minutes que les blocs résidentiels défilent. La banlieue est de Tallinn a les charmes mystérieux d’un terrain vague un jour de pluie. Echoué entre des tours résidentielles, un soucoupoïde commissariat de police a l’air tout comme moi d’avoir atterri ici un peu par hasard. Qu’importe, j’ai décidé de devenir e-Estonien…

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Comme 20 000 personnes avant moi, j’ai craqué pour la résidence numérique estonienne et les promesses de l’économie dématérialisée: créer son entreprise en quelques clics et la piloter depuis l’autre bout du monde. En échange d’une photocopie de mon passeport et de 100 euros (109 francs), j’ai obtenu le droit de me rendre dans une ambassade estonienne (il n’y en a pas en Suisse) ou dans la capitale Tallinn, pour retirer ma nouvelle carte d’identité. Paradoxalement, le sésame à l’e-Résidence se retire en personne.

Naturalisation sans cérémonie

Retour au 4, rue Paul Pinna (du nom d’un directeur de théâtre local). «Pick up?» Au poste de police, la réceptionniste parle estonien, russe et anglais. Mais jamais plus de deux mots à la fois. Ticket numéro 564: je passe entre deux dépôts de plainte. «Il y en a beaucoup, des étrangers qui viennent par ici?» «I know», obtiendrai-je pour seule réponse.

Cinq minutes et quelques empreintes digitales plus tard, j’obtiens une petite boîte bleue. A l’intérieur: une carte d’e-résident à mon nom et un lecteur avec un port USB dans lequel on peut l’insérer. Sans cérémonie, me voilà devenu e-Estonien, comme 113 Helvètes avant moi. J’aimerais sauter de joie et prendre mes nouveaux compatriotes numériques dans mes bras mais l’endroit ne se prête pas vraiment aux effusions. Je pourrai peut-être célébrer ma naturalisation à 4 kilomètres de là, au bureau du programme e-Residency.

e-Estoniens du monde entier

La Fahle House a valeur de symbole: celui de la transition numérique. Nichée sur la seule colline de la ville, cette ancienne usine de cellulose, avec ses briques apparentes et ses étages de verre, a été transformée en fabrique à start-up en 2007. Depuis une semaine, elle accueille la petite équipe de Kaspar Korjus, 29 ans, monté dans le bateau de l’e-Résidence en 2014. A l’époque, il avait gagné une bourse nommée «Dix millions d’e-Estoniens en 2025». Le pays compte aujourd’hui 1,3 million d’habitants. Kaspar Korjus explique: «Nous étions en phase de test. Maintenant les choses sérieuses peuvent commencer.»

Et les événements internationaux précipitent parfois les choses. Depuis quelques semaines, c’est le Royaume-Uni qui fait suer Kaspar Korjus et ses six collaborateurs: «Après le vote en faveur du Brexit, les postulations ont été multipliées par dix. En consultant les statistiques, on peut remonter le cours de tous les événements macropolitiques.»

Rester en Europe après le Brexit

Avantage pour les entrepreneurs britanniques: l’e-Résidence permet de garder un pied dans le marché commun… tout en restant basé au Royaume-Uni d’où il est possible de créer et de gérer une entreprise estonienne. Et ça, Kaspar Korjus l’a bien compris. Son équipe ne s’est pas fait prier pour lancer une page web qui leur est dédiée howtostayin.eu (ndlr. comment rester dedans).

L’e-Résidence a déjà séduit les ressortissants de 138 pays, mais ce sont les Finlandais qui représentent le plus gros contingent (15%). La résidence numérique facilite les affaires entre ces deux pays, dont les capitales ne sont distantes que de 87 kilomètres. Les autres e-Estoniens se recrutent du côté des technophiles et des inconditionnels de la cybersécurité.

Depuis son bureau boisé, construit sur l’emplacement de l’ancienne cheminée de l’immense usine, Kaspar Korjus cherche pourtant à démystifier l’e-Résidence, «une extension de toute une gamme de services utilisés par les Estoniens depuis des années». Le jeune cadre conseille le cabinet suisse Procivis qui souhaite développer «l’e-gouvernance» en terres helvétiques, soit la numérisation des services fournis par l’administration (justice, votations, identification).

La société la plus numérisée au monde

A cet égard, le parcours de l’Estonie est exemplaire, tant par l’ampleur que par la rapidité de sa numérisation. Alors que près d’un habitant sur deux n’avait pas de ligne téléphonique fixe en 1991, dans l’ancienne république socialiste, un dense réseau WiFi gratuit couvre depuis 2002 l’ensemble de ses zones urbaines. Le vote en ligne existe depuis 2007 et près de 95% de la population paie ses impôts en ligne grâce à un logiciel simplifié.

Société la plus numériquement avancée au monde, l’e-Estonie possède sa propre vitrine commerciale dans le quartier des affaires de Tallinn. Je décide d’y flâner un moment. La e-Estonia Showroom présente les avancées technologiques et sociétales aux investisseurs étrangers. On y retrouve notamment le robot de livraison autonome de Starship Technologies, testé par La Poste Suisse depuis septembre.

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Indrek Õnnik, responsable de projet, me sert de guide dans cette jungle numérique en me montrant notamment où sont stockées mes données. L’Estonie revendique plus de 400 e-services utilisant signature et identification électroniques, tant dans le secteur public que privé. Mais, il n’est pas possible de divorcer ou de se marier en ligne. «Nous ne voulons pas numériser des décisions ayant un tel impact sur l’existence des gens, explique Indrek Õnnik. C’est un choix de société.»

L’accès à Internet est, lui, considéré comme un droit social. En témoigne la quantité de bornes de WiFi gratuit à Tallinn. L’Estonie se targue aussi d’économiser chaque mois une pile de papiers haute comme la tour Eiffel, grâce notamment à ses 369 millions de signatures électroniques depuis 2000.

Mon entreprise en une demi-journée

Je ressors plutôt convaincu de ma visite. Et après deux minutes trente de réflexion, je décide de créer mon agence média: Cowabunga, pour mettre un coup de nunchaku dans le paysage médiatique traditionnel. Je n’ai pas encore de business model ni de collaborateurs mais mon statut d’e-Estonien me permet de fonder ma propre entreprise, domiciliée à Tallinn, en moins d’une demi-journée. Les dossiers sont étudiés sous «un jour ouvrable», promet l’administration.

Le site du registre du commerce est intuitif – mais pour 200 euros, une entreprise propose d’effectuer les démarches à ma place. Je complète la plupart des rubriques en sirotant un café depuis une terrasse chic de la vieille ville de Tallinn. Je fronce à peine les sourcils sur les statuts de ma future entreprise. Les articles sont déjà rédigés, ne manque plus qu’à compléter les cases avec le nom des actionnaires ou les règles de vote à l’assemblée générale. Ma carte d’e-Estonien m’évite de devoir passer par un notaire. Je ne butte finalement que sur la section «Adresse en Estonie». Je songe à la «stratégie boîte aux lettres» mais le registre du commerce m’informe que ce n’est pas autorisé.

Une boîte aux lettres à Tallinn

Pourtant, après une rapide recherche Google, je tombe vite sur plusieurs agences proposant des services de «bureaux virtuels». Pour 55 euros, AB Services m’offre un pack avec adresse au cœur de Tallinn, redirection des courriers postaux et électroniques vers ma véritable adresse et service de réponse aux appels téléphoniques, au nom de ma compagnie. J’opte finalement pour une option meilleur marché à 17 euros qui inclut uniquement adresse et transferts de mails.

Il faut dire que la fiscalité estonienne est particulièrement attractive pour les entreprises. Les impôts sont calculés en fonction de la distribution des bénéfices (par exemple les dividendes) et sont plafonnés à 20%. Tant que les profits restent dans l’entreprise, c’est donc taxation 0%. La fiscalité des personnes physiques est tout aussi compétitive avec un taux forfaitaire de 20%. Les dividendes payés à des non-résidents n’y sont pas soumis.

Malgré le prix de mes billets d’avion (400 francs), la taxe d’inscription (100 euros) et ma boîte aux lettres (17 euros par mois), l’opération sera vite rentabilisée.

L’épouvantail panaméen

L’Estonie, qui a pris en juin la présidence du Conseil de l’Union européenne, va-t-elle devenir un nouveau paradis fiscal? J’ai décidé d’aller poser la question directement au Ministère des finances. Je suis reçu par Dmitri Jegorov. Secrétaire général adjoint à la politique fiscale et douanière, il est le grand spécialiste gouvernemental des questions d’échange automatique d’informations (en vigueur depuis cette année pour l’Estonie). Pour lui, l’e-Résidence «ne crée pas de problème qui n’existe pas déjà. Tous les candidats sont informés: le statut n’a pas été conçu pour évader le fisc», explique-t-il dans un anglais parfait.

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Il n’empêche: la dématérialisation de la résidence estonienne jette une lumière plus vive encore sur les défis de la taxation de la valeur ajoutée. Comment faut-il imposer un start-uper qui vit entre deux pays et n’a besoin que de son ordinateur et du WiFi pour travailler? Un problème admis par Dmitri Jegorov qui renvoie aux travaux de l’OCDE: «Nous avons toujours été partisan du renforcement de la coopération entre Etats. Nous n’avons pas pour ambition de devenir le nouveau Panama.»

Dans l’administration, le discours est réglé comme du papier à musique: dans un monde toujours plus complexe et numérisé, il faut faciliter les procédures pour encourager les entrepreneurs à payer leurs impôts. Et continuer à entreprendre.

Dématérialiser le gouvernement

Mais la numérisation du pays l’a aussi rendu plus vulnérable aux nouvelles formes de guerre. Il y a dix ans, l’Estonie devenait le premier Etat à souffrir d’une cyberattaque massive par déni de services. Indrek Õnnik image: «C’est comme quand un indésirable frappe à votre porte. Vous ne pouvez pas utiliser l’entrée à ce moment. C’est ennuyant mais l’intrus n’a jamais pu entrer dans la maison.» Mes interlocuteurs ne mentionneront jamais la Russie, mais l’ombre du puissant voisin de l’Est – que l’on soupçonne d’être derrière cette cyberattaque – plane sur toutes les conversations.

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Afin d’assurer que «le gouvernement puisse continuer à opérer, même si son territoire n’est plus sous son contrôle», Tallinn travaille sur un projet d’ambassade numérique dont les services critiques seraient sauvegardés dans plusieurs pays, explique Magnus Hillermaa, qui collabore au projet pour Microsoft Estonie. Durant la première phase bêta, le registre foncier et la gazette d’Etat (où sont stockés les articles de loi et la jurisprudence) ont été transférés dans le cloud. «L’idée, c’est que le pays puisse se relever plus rapidement d’une agression externe. Le concept selon lequel un pays est défini par son territoire est de toute façon dépassé.»

L’Estonie tout entière espère pourtant que les indésirables ne trouveront jamais la clé de la maison. En tant qu’e-Estonien, je me rassure en me disant qu’il n’y a absolument rien à voler dans mon entreprise.

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