L’interview de Patrick Aebischer

«Je suis inquiet de la baisse chaque année du nombre d’étudiants venant de milieu modeste»

Patrick Aebischer, président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL)

Patrick Aebischer fourmille d’idées et de projets à réaliser. Ils sont tellement nombreux qu’on se demande comment, en 2016, le président de l’EPFL pourra renoncer à un cinquième et dernier mandat, limite d’âge oblige. Curieux de tout, l’homme, d’origine modeste, confie au Temps sa vision des choses qui le touchent de près ou de loin.

Le Temps: Quels sont vos vœux 2013 pour l’EPFL?

Patrick Aebischer: C’est de voir la concrétisation de projets importants, comme celui de l’Institut Wyss, ce campus de biotechnologie, doté de plus de 100 millions de francs, dans les bâtiments de Merck Serono de Sécheron, auquel l’EPFL est associée avec la Faculté de médecine de l’Université de Genève. Après Neuchâtel et le Valais, ce genre d’antennes illustre la responsabilité de l’EPFL en Suisse occidentale et son impact sur le développement de la région.

– Fribourg est encore absent du réseau…

– Des discussions sont en cours. Mais comme pour les autres régions, il faut trouver la spécificité complémentaire du nouveau site de recherche appliquée associé à l’EPFL. Dans le cas de Fribourg, je verrai d’un bon œil un projet autour du droit de la construction et de la mise en œuvre des technologies vertes dans le bâtiment.

– Vous ne citez pas, dans les projets 2013, l’espoir de décrocher une partie du fonds européen d’un milliard d’euros consacré à la modélisation du cerveau, l’une des spécialités de l’EPFL. Pourquoi?

– Bien sûr qu’on en rêve tous, mais il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. D’autant qu’après l’étape scientifique où nous avons parfaitement pu défendre nos chances, va commencer une phase politique où l’on sait d’expérience que la Suisse est faible.

– Les tensions entre la Suisse et l’Union européenne, qui empêchent une intensification des relations via un accord global, vous inquiètent-elles?

– Je ne parlerai que de l’aspect des échanges scientifiques. Je n’ai pas l’habitude de peindre le diable sur la muraille, mais il faut admettre que si la Suisse se trouvait exclue du programme «Horizon 2020» de l’Europe, ce serait une catastrophe. Je crois cependant savoir que nos politiciens ont récemment proposé des solutions acceptables pour nos partenaires européens.

– Pourquoi l’Europe est-elle si importante pour la Suisse scientifique?

– Il faut comprendre que le système académique suisse repose en grande partie sur son ancrage dans les réseaux scientifiques européens et sur sa capacité à décrocher des fonds de recherche mis au concours sur le continent. Les chercheurs suisses ramènent plus de fonds que la Suisse n’en verse à Bruxelles. Mais ce n’est pas uniquement une question d’argent. Les chercheurs veulent pouvoir se mesurer à leurs pairs sur la base des programmes européens. Cette ouverture est l’une des principales raisons de l’attirance qu’exerce l’EPFL sur des scientifiques renommés.

– Le financement hors du budget de la Confédération est-il si important que cela?

– Lorsque j’ai été nommé président de l’EPFL, il y a une douzaine d’années, l’apport garanti par la Confédération représentait plus de 80% du budget. L’an prochain, cette proportion sera de 60%, sur quelque 800 millions de francs. Le financement par les fonds compétitifs suisses et européens, par l’industrie ainsi que celui qui provient de la philanthropie ne cessent d’augmenter. Il me semble cependant important que le financement de base de la Confédération reste majoritaire afin d’assurer l’indépendance de l’institution. Cela nécessite cependant que le parlement augmente à l’avenir le financement de base des deux Ecoles polytechniques.

– La récente décision de Nokia de quitter le campus vous préoccupe-t-elle?

– Nous la regrettons mais ce n’est pas un drame. Le parc de l’innovation est presque complet. Un tournus est dans l’ordre des choses, mais peut-être devrions-nous davantage privilégier des entreprises qui installent des laboratoires. C’est par exemple le cas de Nestlé, qui s’est implantée pour une longue période et a installé des laboratoires sophistiqués dans le domaine du séquençage.

– Vous avez récemment rencontré Ingvar Kamprad à l’occasion de la création d’une chaire sur l’étude des fonds lacustres. Ikea remplacera-t-il Nokia?

– Pour qu’un accord aboutisse, il faut qu’il y ait un intérêt commun entre les chercheurs du campus et l’entreprise. Je ne connais pas suffisamment Ikea, mais peut-être y aurait-il une piste dans le domaine de la logistique.

– 144 jeunes entreprises (start-up) ont été créées depuis votre arrivée à la présidence de l’EPFL. Pourtant, elles créent peu d’emplois et beaucoup ont disparu. Quel bilan tirez-vous?

– Les start-up créent relativement peu d’emplois, mais elles incarnent le moteur de l’innovation. C’est en cela qu’elles sont importantes. Elles sont souvent reprises par d’autres sociétés qui intègrent leurs technologies. Récemment, plusieurs start-up ont levé des financements de plusieurs dizaines de millions de francs, niveau qui n’avait jamais été atteint jusqu’ici. Cela est très encourageant. Regardez par exemple AC Immune, spécialisée dans la recherche de thérapies contre la maladie d’Alzheimer. C’est un exemple symptomatique puisque Genentech, propriété de Roche, est venue chercher dans cette entreprise, ici sur le campus, un anticorps prometteur, par ailleurs sélectionné par l’Institut américain de la santé (NIH) pour être testé sur des patients pré-symptomatiques en Colombie. Mon rêve est de voir éclore ici la future Genentech ou le futur Google. La loi des nombres fait que, peut-être, l’une de nos start-up deviendra une très grande entreprise innovante.

– Merck Serono a reçu plusieurs offres pour le rachat de son bâtiment à Genève. Le campus de biotechnologie ne pourrait-il vraiment pas se réaliser sans l’acquisition de l’immeuble par la société créée par Hansjörg Wyss et Ernesto Bertarelli?

– Le prix proposé est confidentiel. La décision n’est pas encore tombée, mais j’espère qu’elle ira dans le bons sens. Une solution de location n’est pas envisageable car le prix serait trop élevé s’il devait être fixé dans le cadre d’une pure opération immobilière. Notre but est de créer un véritable partenariat public-privé dans l’intérêt de la collectivité, avec notamment la possibilité de créer des start-up autour des activités de recherche de l’Institut Wyss telles que celles sur les neuroprothèses ou l’immunothérapie.

– Le doublement des taxes universitaires, à 2500 francs par an, provoque un bras de fer avec les étudiants. Quel est l’état du dossier?

– Dans ce domaine, je suis profondément européen et je pense que le coût élevé des études aux Etats-Unis, avec une dette estudiantine de 1000 milliards de dollars, est un vrai problème. Les taxes d’études doivent être socialement acceptables et je tiens beaucoup à l’égalité des chances. J’y suis d’autant plus sensible que je ne serais pas à ce poste aujourd’hui si je n’avais pas obtenu une aide de l’Etat sous forme de bourse pour entamer des études de médecine.

– Qu’est-ce qui dysfonctionne?

– Le nombre d’étudiants venant d’un milieu modeste diminue d’année en année et cette tendance m’inquiète. Le système de bourses, basé sur les frontières cantonales, crée d’importantes inégalités. Je rêve d’un modèle de bourses unifié au niveau fédéral. Je suis ravi par le fait que le Conseil fédéral se soit récemment saisi de la problématique et adhère à l’objectif d’une harmonisation des bourses d’études en Suisse. Attendons de voir ce qui va sortir de la consultation en cours.

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