Sous les lourds éclairages de l’Hôtel Mandarin Oriental à Genève, Paul Drechsler était droit dans ses bottes. Il a livré, ce vendredi à l’invitation de la chambre de commerce anglo-suisse, un discours percutant sur le Brexit. «Je vais être franc, j’ai voté contre une sortie de l’Union européenne [UE], comme 17 millions d’autres personnes. Mais pour que ce référendum défavorable ne rime pas avec avenir défavorable, tous les secteurs de notre économie, services financiers compris, doivent dorénavant tirer avec énergie à la même corde», résume le président de la Confédération de l’industrie britannique. Objectif prioritaire, suite au scrutin du 23 juin 2016: maintenir le libre-échange, l’accès aux marchés européens et à ses emplois. Mais aussi garantir la souveraineté du Royaume et juguler l’immigration.

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La voix de quelque 190 000 entreprises, cumulant 7 millions d’emplois, soit environ un tiers de la main-d’œuvre du secteur privé outre-Manche, espère qu’elle sera entendue jusqu’à Berne. «La Suisse est le seul pays au monde, par sa neutralité et sa position géographique centrale en Europe, à pouvoir jouer un rôle de «broker». Par ses talents d’écoute et de lecture, il pourrait aider Londres et Bruxelles à mieux se comprendre», souligne Paul Drechsler. Exemple de recommandation formulée dernièrement par un partenaire helvétique: ne perdez pas de temps à parler aux Allemands; ils sont encore trop en colère contre vous. «Ce fut, au moment précis d’une tentative d’approche, un excellent conseil», relève l’homme d’affaires irlandais de 61 ans.

Le long tunnel sombre à parcourir

La première ministre britannique doit activer l’article 50 du Traité de Lisbonne, le mois prochain. Une mise en œuvre du Brexit qui annonce deux années de négociations. «Theresa May est une personne déterminée. Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour mener à bien ses projets. Mais il faut être réaliste: elle aura devant elle très peu de temps pour sortir de l’UE. Raison pour laquelle nous plaidons pour une période de transition, permettant à nos entreprises de s’adapter au post-Brexit», explique Paul Drechsler. Selon lui, la France et l’Allemagne, deux parties prenantes majeures au processus, se sont montrés favorables à des aménagements. «Je suis de nature optimiste, la séparation [ndlr: dont les frais totaux pourraient avoisiner les 242 milliards de francs] ne sera pas brutale», espère-t-il.

La nécessité d’un divorce en douceur, Paul Drechsler l’appelle de ses vœux. Presque aussi passionnément que l’air frais, cette fin de semaine à Verbier, où le patron des patrons de Grande-Bretagne a ses habitudes. Car d’après le messager des milieux industriels, les incertitudes iront crescendo avec les échéances électorales françaises et allemandes de 2017. «Nous avons devant nous, ces sept prochains mois, un long tunnel sombre à traverser», prévient le représentant du principal syndicat patronal du Royaume-Uni.

Un engagement franc, direct et clair

La liste des revendications britanniques diverge par rapport aux urgences de Bruxelles, qui sont de maintenir la cohésion de ses membres restants et de maintenir un certain leadership au sein de l’alliance européenne. «J’invite la Suisse à s’engager, avec son savoir-faire en matière de négociations commerciales et son approche institutionnelle de l’Union, pour accompagner le Brexit de manière franche, directe et claire», insiste Paul Drechsler. L’enjeu est d’aider à trouver un point de chute satisfaisant pour tout le monde: les 27 pays de l’Union, la Grande-Bretagne et leurs 53 autres partenaires commerciaux. «Une chose est sûre: demain ne sera plus pareil. Les décideurs doivent s’engager dans le Brexit de manière responsable, avec la conscience des effets que leurs actes produiront sur les générations futures», déclare celui qui a appris à faire la part des choses. Entre principe de réalité et des déclarations à l’emporte-pièce nées des tensions du divorce avec l’UE.

La Suisse est déjà très investie en Grande-Bretagne. Ses exportations de biens vers le Royaume-Uni totalisaient 13 milliards de francs en 2015, contre 18 milliards d’importations. D’après Economiesuisse, la Grande-Bretagne est le cinquième partenaire commercial des entreprises helvétiques (échanges de services compris). Mieux: les sociétés suisses emploient actuellement 92 758 salariés outre-Manche, soit près de quatre fois plus que les entreprises britanniques en Suisse (26 690 personnes). «Nos deux pays sont appelés à renforcer leurs liens bilatéraux, historiquement déjà très fort. Avec le Brexit, la Suisse est même en pôle position pour densifier ses relations commerciales avec la Grande-Bretagne», imagine Paul Drechsler.

Résilience britannique

Certaines entreprises britanniques tablent sur un atterrissage brutal. D’autres cherchent encore à savoir si l’économie du pays peut fonctionner uniquement selon les règles de l’Organisation mondiale du commerce. «Dans l’ensemble, les forces vives britanniques se sont vite adaptées à la nouvelle réalité. Pour l’heure, on n’observe que peu d’effets négatifs concrets liés au Brexit», assure Paul Drechsler. Pourtant, la place financière britannique a commencé à se dépeupler. Quelques fortunes privées s’apprêteraient aussi à quitter le Royaume-Uni. Les laitues dans les supermarchés sont à présent rationnées, ce qui illustre l’extrême dépendance du pays aux importations agricoles.

La réponse de Paul Drechsler face à la faiblesse de la livre sterling, qui a renchéri ses séjours de ski à Verbier? «Si je pouvais prédire l’évolution des devises, je serais en train de vous parler par visioconférence depuis la Barbade», plaisante-t-il.