Exportations

La Suisse, capitale mondiale de l’e-commerce?

La Suisse, pays exportateur, dispose de sérieux atouts, fiabilité et confiance en premier, pour attirer des investissements dans l’hébergement des plateformes de commerce en ligne. Des acteurs se mobilisent et attendent une impulsion du Conseil fédéral qui, lui, reste prudent

Lorsqu’en 1999, le jeune entrepreneur suisse Samy Liechti lançait Blacksocks, offrant des abonnements en ligne pour la livraison des chaussettes à intervalles réguliers, il avait fait hausser beaucoup d’épaules. Dix-huit ans plus tard, sa petite société, après avoir survécu l’explosion de la bulle technologique au début des années 2000, a grandi. Elle compte désormais 80 000 clients dans 127 pays, y compris deux aux Maldives. Des chaussettes de qualité constante, fabriquées près de Milan, dans le nord d’Italie, et aussi en Turquie, commercialisées en ligne par une PME zurichoise et livrées aux quatre coins du monde par la Poste suisse, il fallait le faire.

Blacksocks est l’exemple type d’une PME suisse exportatrice dont le succès est intimement lié au développement d’Internet et du commerce électronique. «Le marché suisse est trop exigu, a déclaré le mois dernier Samy Liechti lors d’une journée de réflexion sur «Le développement de l’e-commerce en Suisse», organisée par netcomm suisse, une association qui regroupe les acteurs de l'e-commerce. Pour réussir, il faut devenir global.»

«Porteur de croissance»

C’est aussi le message de Carlo Terrini, directeur du netcomm suisse. «La Suisse a le potentiel de devenir un hub mondial pour l'e-commerce, déclare-t-il au Temps. Nous avons les atouts pour attirer les grandes entreprises afin qu’elles gèrent leur plateforme de commerce en ligne depuis notre territoire.» Selon lui, il y va non seulement de la création d’emplois de haute qualité, mais il s’agit aussi d’un nouveau secteur dans les services, porteur de croissance.

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De nouveaux acteurs ont déjà pignon sur rue. Le spécialiste italien de luxe Gucci vend en ligne des vêtements d’hommes, de femmes et d’enfants ainsi que montres et bijoux à partir du Tessin. Idem pour Caterpillar, sis à Genève, qui organise la vente des pièces détachées des machines de chantier (construction et mines) aux quatre coins du monde. Lastminute.com, agence de voyages en ligne, vient de réduire ses équipes à Amsterdam au profit de son siège à Chiasso, au Tessin.

Des clients chinois sur des plateformes en Suisse

En effet, des particuliers étrangers achètent déjà sur des plateformes suisses. En 2015, tous produits et services confondus, 3,4 millions de commandes ont été passées sur des sites de vente en ligne en Suisse, selon un rapport de netcomm suisse. Des clients chinois, plus précisément de Shanghai, arrivent en tête (1,1 million) suivis des Allemands (730 000), des Britanniques (520 000), des Français (290 000), des Italiens (240 000), des Coréens du Sud (220 000).

A l’inverse, 2,9 millions de commandes ont été faites par des Suisses sur des plateformes étrangères. Les exportateurs allemands en ligne (1,5 million) arrivent en tête, puis français (667 000), chinois (580 000), Etats-Unis (551 000). L’habillement et autres produits de mode sont les plus demandés.

Selon Carlo Terrini, en Suisse même, l'e-commerce se porte bien – 90% des personnes connectées à Internet achètent en ligne et dépensent 2000 francs en moyenne par année – et désormais, son développement passera par l’installation des entreprises étrangères dans le pays. «Celles-ci bénéficieraient d’une infrastructure rodée et performante (poste, douane, transport), de la sécurité des produits et d’un personnel qualifié disponible ainsi que d'incitations fiscales».

«Tout doit être repensé»

«Mais les entreprises nationales ont aussi un rôle de premier ordre à jouer, explique-t-il. L’e-commerce, c’est autre chose que le site internet de l’entreprise.» Si traditionnellement, un fabricant se contentait de livrer ses produits en gros sur des palettes à des distributeurs, désormais, ce sera à lui de livrer des produits à des particuliers dans des quantités réduites. Tout le processus – de la production à la distribution, y compris emballage, expédition et facturation –, doit être repensé.

Lire aussi: L'e-commerce devrait poursuivre sa croissance en Suisse l'an prochain

Du point de vue des prix des produits et des services, la Suisse n’est certes pas la moins chère. «Une évidence, déclare le directeur de netcomm suisse. Mais le prix n’est pas l’unique facteur d’un achat.» Une enquête réalisée pour le compte de son association met en lumière d’autres valeurs qui motivent les clients: la fiabilité de la plateforme de vente en ligne et de l’entreprise, la sécurité pour les cartes de crédit pour effectuer les paiements, la ponctualité concernant la livraison et enfin, l’efficacité du service après-vente. A ce propos Carlo Terrini, explique que les exportateurs en ligne bénéficient de la confiance qu’inspire tant le système bancaire suisse ainsi que la politique en matière de la protection des données.

Professeur et responsable du Centre pour la société numérique à l’Université de Berne pour les sciences appliquées, Reinhard Riedl note que le Conseil fédéral est attentif au développement de l’économie numérique en général, mais doit encore mettre en place le cadre légal pour le développement de certains secteurs, notamment l’e-commerce. «Après tout, notre économie est orientée vers l’exportation et l’e-commerce nous ouvre de nouvelles perspectives», dit-il.

La Suisse offre des garanties

Pour sa part, Paul de La Rochefoucaud, partenaire chez Open Web Technology, entreprise basée à Genève et spécialisée dans la transformation numériques, estime que des sociétés étrangères verraient un avantage à héberger leurs plateformes en Suisse. «Le pays offre des garanties en terme de protection de droits d’auteur et de la propriété intellectuelle, dit-il. En outre, il est stable et le fait d’être indépendant des Etats-Unis et et de l’Union européenne est un avantage.» Citant l’exemple de Swisscom ou d’Interoute (sise à Meyrin, à Genève), le spécialiste affirme que ces entreprises de télécommunications mettent à disposition de leurs clients de l’infrastructure et des services (hébergement, recovery center, etc…) dont la localisation est garantie sur le territoire helvétique.
«Mais, en ce qui concerne l’opérationnel, à moins d’être de la taille d’Amazon ou de Google, il me semble plus compliqué d’opérer une plateforme à partir de la Suisse, explique Paul de La Rochefoucaud. On peut vendre des chaussures aux Danois à partir d’une plateforme hébergée en Suisse, mais il vaut mieux confier l’opérationnel à une équipe basée au Danemark.»

Le Conseil fédéral prudent

Dans sa «Stratégie numérique» présentée le mois dernier, le Conseil fédéral entend surtout laisser les mains libres au secteur privé pour prendre l’initiative en la matière, ajoutant qu’«il ne faut pas entraver la transformation par des réglementations hâtives et inappropriées. Comme l’évolution numérique est difficilement prévisible, il faut garder à l’esprit le risque de mettre en place une mauvaise réglementation.»

A ce propos, le patron de Blacksocks Samy Liechti est dubitatif. Selon lui, la Confédération doit se montrer plus active pour attirer les entreprises étrangères. Et de conclure: «La Suisse ne doit pas accueillir des sociétés que pour des raisons fiscales, mais aussi celles qui créent des emplois et de la richesse».

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