Technologie

La Suisse, centre mondial pour les drones

Il existe plus de 70 entreprises suisses actives sur le marché des drones, des constructeurs d’appareils hyperspécialisés aux sociétés éditant des logiciels de pointe. La Suisse est en outre à la pointe en matière de régulation. L’EPFL, mais aussi Berne, a réussi son pari

La Suisse est un paradis pour les drones. Du point de vue des particuliers, bien sûr, avec plus de 100 000 machines, valant chacune plusieurs centaines de francs, en circulation. Mais aussi du point de vue commercial. Il existe aujourd’hui deux petites galaxies d’entreprises – de la start-up n’ayant que quelques mois de vie à la société confirmée – autour de l’EPFL et de l’EPFZ. Non seulement la Suisse est à la pointe pour les drones à usage professionnel, mais en plus, elle fait figure de pionnière en matière de régulation. Et selon les spécialistes du secteur, cette position de leader pourra être conservée.

La Suisse est extrêmement crédible et est à l’avant-garde au niveau mondial

Jean-Christophe Zufferey, directeur de SenseFly

Aujourd’hui, la Suisse compterait plus de 70 sociétés dans les drones – soit le double d’Israël –, selon un calcul récent de Simon Johnson, cofondateur de l'entreprise OpenStratosphere, basée à Lausanne. Selon lui, plus d’une vingtaine d’entre elles se trouvent dans le canton de Vaud. Et le fer de lance de l’industrie suisse se trouve à Cheseaux, à 10 kilomètres au nord de Lausanne.

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C’est là où se trouve le siège de SenseFly, fondée en 2009 et employant aujourd’hui plus de 130 personnes. La société produit entre 100 et 200 drones par mois, utilisés surtout par les géomètres, les agriculteurs et les exploitants de carrière. SenseFly réalise 95% de son chiffre d’affaires à l’international. «Souvent, les start-up suisses actives dans les drones qui rencontrent des investisseurs citent SenseFly pour montrer que la région est très sérieuse dans ce domaine, explique Jean-Christophe Zufferey, directeur de la société. La Suisse est extrêmement crédible et est à l’avant-garde au niveau mondial.»

SenseFly, un modèle en Suisse

Ce sérieux est reconnu à l’international. «Récemment, un hélicoptère, transportant le directeur de l’Office fédéral de l’aviation civile et celui de l’Agence européenne de la sécurité aérienne, s’est posé dans notre champ, sourit Jean-Christophe Zufferey. Nous sommes devenus un exemple et les liens avec les autres entreprises sont très forts.» Ainsi, Pix4D, spécialisée dans les logiciels de cartographie et basée à Lausanne, a été, comme SenseFly, rachetée par le groupe français Parrot. Pix4D compte 100 employés. «Et Flyability a été créée par l’un de mes doctorants. Les échanges avec ces sociétés sont permanents», poursuit Jean-Christophe Zufferey.

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A Lausanne, Flyability, qui conçoit des drones d’intervention dans des endroits difficiles d’accès, compte 60 employés. «L’immense majorité des sociétés suisses spécialisées dans les drones sont actives sur des marchés très spécifiques et ne sont pas en concurrence entre elles, ce qui nous permet d’échanger facilement entre nous, explique Patrick Thévoz, cofondateur et directeur de Flyability. Et aux yeux des investisseurs, grâce à ce tissu de sociétés, nous sommes pris au sérieux.»

L’importance de l’EPFL

Comment est né cet écosystème? L’EPFL, et notamment son laboratoire de robotique dirigé par le professeur Dario Floreano, est l’endroit où tout a commencé. «La Suisse a toujours été reconnue pour ses spécialistes en «hardware», poursuit Patrick Thévoz. Certains ingénieurs se sont lancés avec de bonnes idées et cela a vite créé de l’émulation. Le timing était aussi important: c’est maintenant que tout se joue au niveau mondial pour les drones commerciaux.»

Et comme le souligne le directeur de Flyability, toutes les entreprises issues de l’EPFL continuent d’échanger avec l’école, notamment pour des projets de master. «Nos contacts avec l’Ecole des métiers de Lausanne sont aussi importants, ajoute-t-il. Et ne pas avoir dans la région lémanique un géant de la tech qui agit comme un aimant, tel Google à Zurich, nous permet de recruter suffisamment d’ingénieurs.»

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Si l’EPFL et l’EPFZ ont chacune permis de créer des pôles solides de compétences, l’intervention de Berne a aussi été décisive. «La Confédération a très vite décidé d’accompagner ce mouvement, en élaborant des règles souples et en écoutant les entreprises. A la différence de la France et des Etats-Unis, qui ont voulu réglementer de manière dure, la Suisse a fait tout juste», salue Jean-Christophe Zufferey. Et la Suisse inspire d’autres pays pour la régulation.

Système anti-collision suisse

OneSky, basée à Lausanne, profite aujourd’hui des possibilités de tester de nouvelles technologies offertes par l’Office fédéral de l’aviation civile. Créée en février de cette année, elle propose un système pour empêcher les collisions entre les drones et les autres appareils volants.

«En l’espace de quelques semaines, nous avons suscité l’intérêt de quatre opérateurs de drones actifs en Suisse, explique Manu Lubrano, directeur de OneSky. Nous allons collaborer avec Agrofly – basée à Granges, près de Sierre, et qui fabrique des drones pour sulfater les vignes – pour que cette société intègre notre technologie sur tous ses drones de série dès 2019. Et si Berne n’était pas aussi tolérant avec ces opérateurs, cela aurait été impossible. Et du coup, j’ai bon espoir que nous puissions proposer un système anti-collision valable pour tout le pays, qui pourrait ensuite être repris au niveau mondial. Tout le monde regarde ce qui se fait en Suisse.»

Et c’est d’ailleurs à Lausanne qu’est basée l’association Global UTM, qui veut définir des standards au niveau planétaire pour harmoniser la réglementation et permettre une intégration sûre des drones dans l’espace aérien.

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A Zurich se trouvent aussi des projets innovants. Comme celui de la start-up Sunflower Labs, forte de neuf employés et qui a déjà levé plus de 6 millions de dollars, via son antenne aux Etats-Unis. La société développe un drone, équipé d’une caméra de surveillance, qui décolle dès que des capteurs, situés dans le jardin d’une propriété, détectent des mouvements suspects. «Le client, qui reçoit une alerte sur son smartphone, n’a qu’à activer le drone, qui volera de manière totalement autonome, précise Alex Pachikov, directeur de la société. Plus de 1000 personnes ont montré de l’intérêt pour notre système de sécurité, que nous espérons commercialiser en 2019. Plusieurs de nos employés sont issus de l’EPFZ. Mais nous recrutons toujours des spécialistes, dites-le à vos lecteurs!»

Pas de délocalisation

Alex Pachikov assure que sa société va rester en Suisse. Mais n’y a-t-il pas le risque, à terme, de voir les entreprises helvétiques rachetées par des groupes étrangers et ensuite quitter le pays? «Même si nous avons été rachetés par Parrot, nous sommes toujours en Suisse, répond Jean-Christophe Zufferey. Je pense que c’est toujours une bonne chose si une entreprise suisse se fait acquérir. Cela montre sa valeur, cela donne des idées à d’autres entrepreneurs suisses. Et n’oubliez pas que les acquéreurs ont tout intérêt à garder les ingénieurs en Suisse.»

Un avis que partage le directeur de Flyability: «Notre industrie consomme beaucoup de capitaux, ces rachats sont une bonne chose, car ils peuvent permettre aux sociétés acquises d’avoir les moyens de se développer davantage.»

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Enfin, la Suisse n’est-elle pas menacée par une concurrence chinoise qui pourrait s’accroître? «Les Chinois sont extrêmement forts sur le marché des drones grand public, avant tout via DJI, répond Jean-Christophe Zufferey. Ils deviennent aussi bons dans les logiciels. Mais les sociétés suisses ont encore une longueur d’avance dans les drones professionnels. Pour demeurer concurrentiels, nous pourrions produire davantage à l’étranger, mais garder en tout cas notre centre de recherche en Suisse.»

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