Il y a d’un côté des chômeurs, que le marché de l’emploi ne parvient pas à réintégrer – c’est l’un des points soulevés lors de la conférence annuelle du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) vendredi à Berne. De l’autre, des professions qui manquent cruellement de main-d’œuvre et qui alertent sur l’aggravation de cette pénurie dans le futur. Dans cette situation, d’apparence contradictoire, pourquoi ne parvient-on pas à résoudre le premier problème au moyen du second – et inversement?

La solution est plus complexe que ne le suggère la question, pointent des experts. «Nous sommes dans un contexte de décalage entre l’offre et la demande, dans lequel toutes deux ne parviennent pas à se rencontrer», observe Jean-Michel Bonvin, professeur en politiques sociales et vulnérabilités à l’Université de Genève.

Les professions peinant à recruter sont actives dans des branches techniques, précisait récemment le spécialiste du recrutement Adecco, dont l’indice de pénurie de main-d’œuvre en Suisse affiche une hausse de 22% depuis 2016. Essentiellement dans l’industrie des machines et l’informatique, des métiers qui requièrent des collaborateurs avec des compétences spécifiques.

Lire aussi: La Suisse est en panne d’informaticiens

Tandis que «l’un des points communs entre ces personnes plus difficiles à réinsérer, c’est qu’elles présentent souvent des lacunes de formation», observe le chef de la direction du travail au Seco, Boris Zürcher. Il précise toutefois qu’il n’existe pas de profil type parmi les quelque 3000 chômeurs en fin de droits.

Vulnérabilité des plus de 50 ans

Les actifs des tranches d’âge supérieures n’en demeurent pas moins une population sensible, pointe Philippe Miauton, directeur adjoint de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI). Selon l’Office fédéral de la statistique, les 45 à 64 ans sont surreprésentés parmi les personnes en fin de droits: ils sont 48%, alors qu’ils ne représentent que 42% de la population active et 41% des demandeurs d’emploi. Davantage confrontés aux licenciements, ils mettent aussi plus de temps à retrouver un emploi, relève dans une étude le cabinet Von Rundstedt, spécialisé dans le reclassement de salariés licenciés. «Certains de ces chômeurs possèdent des connaissances dont le marché du travail n’a plus besoin», constate Jean-Michel Bonvin.

A ce sujet, lire également: Les seniors, ces mal-aimés du marché du travail

La Confédération a ainsi décidé d’un plan doté d’un soutien financier de 300 millions de francs, visant à mieux exploiter le potentiel de main-d’œuvre. Charge aux cantons, respectivement aux Offices régionaux de placement (ORP), de mettre en place des mesures de réinsertion dès cette année.

Formations inadaptées

Un programme que les associations professionnelles saluent «sur le principe», note la faîtière des machines-outils et métaux Swissmem, particulièrement touchée par la pénurie de spécialistes. Même si elles émettent des doutes quant à sa portée dans certains secteurs d’activité: «Les personnes à réinsérer ont souvent besoin d’acquérir des compétences supplémentaires et pas juste d’une simple mise à jour», note Philippe Miauton. Même écho du côté de l’organisation des informaticiens ICT-Formation professionnelle: estimant le manque à 40 000 spécialistes, elle demande un soutien visant à «intégrer les employés dans une nouvelle fonction».

D’autant que les formations le plus souvent dispensées par les ORP – soutien à la rédaction d’un CV ou d’une lettre de motivation – s’apparentent à des cours de marketing de soi, de l’avis de Jean-Michel Bonvin. «C’est efficace pour des situations où le décalage est faible entre l’offre d’emploi et le profil du demandeur. Mais cela ne résout pas les situations où l’écart est grand et qui sont bien plus problématiques, puisqu’elles conduisent à des problèmes structurels sur le marché du travail», avertit le chercheur. Il plaide dès lors pour une plus forte implication des autorités dans le financement de formations au long cours «trop chères pour être assumées par les seuls chômeurs». Pourquoi pas sous forme de partenariats public-privé.

Lire encore: Les robots ne remplacent toujours pas le talent

Reste à résoudre l’épineux problème de la discrimination à l’embauche liée à la prévoyance, pointent les experts: la cotisation au deuxième pilier, constituée au moins à parts égales entre employeur et employé, augmente avec l’âge, le minimum passant de 7 à 18% du salaire entre 25 et 64 ans. Un travailleur âgé coûte de facto plus cher.


Bond du chômage partiel

Le taux de chômage a globalement diminué en Suisse l’an dernier, selon les chiffres publiés vendredi par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). Il s’inscrit à 2,3% à fin décembre, contre 2,5% un an auparavant, soit son plus bas niveau depuis 1997. Le chômage partiel, dont le dernier décompte remonte à octobre, a de son côté sensiblement augmenté sur un an: 113 entreprises y ont eu recours, soit 42 de plus qu’en octobre 2018, ce qui a concerné 1772 travailleurs, près du double d’il y a un an. Le nombre d’heures de travail perdues s’élève à 129 600 (+136,9%).