Les réseaux de cliniques dentaires vont-ils tuer les praticiens indépendants? C’est ce que l’on pourrait penser au vu des dernières tendances du marché. En moins d’un an, le groupe dentaire Adent, basé à Lausanne, a doublé le nombre de ses cliniques à 18. Le rachat de cinq cliniques suisses alémaniques, en janvier, lui a permis de devenir le seul réseau de soins dentaires présents des deux côtés de la Sarine. Porté par ses nouveaux investisseurs, Adent mène depuis août une politique expansionniste. Objectif fixé: 50 cliniques et 700 collaborateurs d’ici à 2020.

Plus gros acteur du marché, le réseau suisse alémanique Zahnarztzentrum (présent sous le nom de dentalcenters.ch à Fribourg et Bienne) compte, lui, 32 établissements pour 620 employés. «Nous sommes dans une position confortable mais nous restons opportunistes quant à d’éventuels rachats», explique son porte-parole Christoph Hürlimann. Son groupe génère un chiffre d’affaires de 85 millions de francs, en «augmentation constante» depuis sa fondation en 2003.

Marché encore fragmenté

Jean-Guillaume Benoit, associé dans le fonds d’investissement genevois Sec Partners, constate une accélération du rythme des rachats sur un marché encore très fragmenté. Quelque 10% des praticiens travaillent actuellement en réseau mais «ce taux devrait être porté, dans quelques années, à 50%», estime le spécialiste. A l’image du marché anglais.

Pour cet observateur du marché des soins dentaires, l’évolution des contraintes sanitaires, l’augmentation des coûts d’équipement ou le désir de certains praticiens d’opter pour une vie professionnelle plus flexible favorisent le regroupement des cliniques. A cela s’ajoute une offre trop abondante qui pèse sur les prix. «On voit de plus en plus de dentistes de cinquante ans qui rejoignent de plus grandes structures, évoque-t-il. Pour les médecins étrangers, c’est – au niveau des procédures administratives – la meilleure option pour pouvoir travailler en Suisse.»

Côté patients, le recours aux cliniques dentaires assure une plus grande disponibilité des praticiens et un changement dans le mode de consommation. «Notre stratégie est d’acquérir ou d’ouvrir des cabinets dans les zones urbaines ou proches des centres commerciaux. Nous avons ouvert à Aubonne pour que les gens puissent aller spontanément chez le dentiste après leur passage dans les outlets», assure Christophe Bornand, directeur d’Adent depuis octobre.

Pour lui, la consolidation du secteur est inévitable: «Aujourd’hui, on appelle déjà «clinique» des structures avec deux ou trois fauteuils. Ces entités sont amenées à rejoindre des réseaux.» Pour l’ancien directeur d’Amavita, le secteur des soins dentaires va vivre la même transition que les pharmacies, désormais regroupées en une poignée de grands réseaux.

Des investisseurs qui pèsent des milliards

En 2011, SEC Partners comptait une participation de 73% dans les cliniques dentaires Adent. C’est le fonds genevois qui l’avait aidé à doubler son chiffre d’affaires à quelque 30 millions en trois ans avant de le revendre en 2014 à la chaîne à Hesira, un groupe basé à Londres soutenu par le fonds américain Oaktree Capital pesant quelque 97 milliards de dollars.

Dans le secteur, les réseaux de cliniques disposent tous de solides partenaires financiers dans leur capital. A l’image de Zahnarztzentrum – encore récemment contrôlé par le fonds français G Square – ou de Swiss smile (12 cliniques), financé par le Suédois EQT. Pour Jean-Guillaume Benoit, l’intérêt des investisseurs étrangers pour le marché suisse s’explique par son manque de maturité et son caractère non-cyclique: «Il est possible de prendre très vite des parts de marché. En plus, le secteur dispose d’une croissance organique de 1 à 2%, portée par une attention croissante à l’hygiène dentaire.»

Trop «tournées vers le profit»

Marco Tackenberg, porte-parole de la Société suisse des médecins-dentistes (SSO), déplore la tendance au regroupement des cliniques, qualifiée de «fuite en avant» et la détérioration de la relation patient-médecin. Pionnier des soins dentaires à bas prix, le fondateur des cliniques Sdent a été condamné fin avril pour abus de confiance, gestion déloyale et violation de plusieurs lois sur les assurances sociales.

Même s’il reconnaît le bon travail de certaines chaînes, Marco Tackenberg estime que leurs investisseurs externes, les poussent «à travailler dans une logique trop lucrative. Il y a un réel risque d’augmentation du volume des prestations qui ne sert pas les patients.» Zahnarztzentrum a en tout cas fini par se séparer de ses investisseurs étrangers. «La Suisse est un marché à taille limitée. G Square avait des objectifs de croissance plus optimistes que les nôtres, concède Christoph Hürlimann. Nous avons racheté leurs parts pour rester maîtres de notre destin.»