Gestion

«La Suisse peut devenir un leader des ETF»

Sven Württemberger, responsable auprès de la gestion passive auprès de Deutsche AM en Suisse, représente le premier émetteur d’ETF en Europe derrière BlackRock. Il s’attend à une réduction du nombre d’acteurs en Suisse, mais à une forte progression de la place suisse

Deutsche Asset Management est le numéro deux européen des ETF. C’est le premier non américain au sein des trois premiers émetteurs en Europe, derrière BlackRock. En Suisse, selon nos estimations, il occupe le troisième rang derrière BlackRock et UBS. Sven Württemberger, Responsable du Passive Investments pour la Suisse et Israël Deutsche Asset Management, à Zurich, s’exprime sur l’expansion de la gestion passive et la transformation de l’asset management.

Le Temps: Quelle est la position du marché suisse des ETF en Europe?

Sven Württemberger: D’après la SFAMA, le marché suisse est l’un des leaders en Europe avec plus de 100 milliards de francs suisses d’actifs sous gestion. Il occupe la troisième place derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne. Les distributeurs d’ETF actifs en Suisse sont très flexibles, innovants et capables d’intéresser de nouvelles catégories de clients. Le marché des ETF connaît donc une croissance fulgurante en Suisse. Il s’est également adapté aux nouvelles réglementations et à la numérisation.

– Quelles sont les perspectives du marché suisse?

– Nous estimons qu’il existe un très fort potentiel de croissance du marché des ETF en Suisse. De par leur structure de frais très concurrentielle, leur simplicité et leur transparence, les ETF peuvent constituer une solution de placement attrayante. Au cours des prochaines années, le marché suisse pourrait considérablement progresser en raison de la hausse de la demande du secteur des banques et des gestionnaires de patrimoine, mais aussi de l’intérêt croissant d’investisseurs privés. D’après la SFAMA, environ 10% du volume des fonds sont déjà investis dans les ETF en Suisse, ce qui dépasse largement la moyenne globale européenne (environ 4%). Aux Etats-Unis, le marché des ETF est déjà bien plus établi, avec une part atteignant les 20%.

– Est-ce que la Suisse peut devenir le premier marché en Europe?

– La Suisse est bien partie pour devenir l’un des marchés d’ETF leaders en Europe car une grande partie de la demande d’ETF provient de la gestion de patrimoine et de la gestion institutionnelle. La Suisse fait partie des leaders sur le plan international dans ces deux domaines.

– Deutsche Asset Management est numéro deux en Europe dans les ETF, un marché de plus en plus confronté à la domination des grandes maisons américaines. Qui a les meilleures cartes en main?

– Le marché dispose de la taille nécessaire pour satisfaire le potentiel de croissance de plusieurs émetteurs. En tant que prestataire solidement enraciné en Europe, Deutsche Asset Management est bien positionné dans ce domaine. Les prestataires sont jugés sur leur capacité d’innovation, leur structure de frais et l’accès au client. Le marché européen comprend quelque 45 producteurs d’ETF. Environ la moitié d’entre eux sont présents en Suisse. Naturellement, la question se pose de savoir si le marché se concentrera sur une poignée d’acteurs.

– Quelle est la principale transformation de la gestion d’actifs en Suisse?

– La gestion de patrimoine connaît de profondes mutations. Les nouveaux besoins des clients, les nouveaux défis en matière de réglementation et la numérisation croissante imposent de modifier ses habitudes. La priorité porte sur de nouvelles approches centrées sur des solutions. Le client bénéficie de plus en plus d’un conseil axé sur les solutions au niveau de l’allocation et pas simplement au niveau du produit.

– Qu’en résulte-t-il concrètement?

– Beaucoup de managers se concentrent aujourd’hui sur l’allocation d’actifs entre les actions, les obligations et les placements alternatifs, et non sur la sélection de certains produits de placement. Cette dernière est une composante, une pièce du puzzle. Les ETF sont de plus en plus intégrés à l’allocation car ils offrent au gestionnaire une solution idéale pour appliquer efficacement l’allocation à des classes d’actifs, régions ou secteurs. En matière d’investissement, le comportement des clients, qui prennent de plus en plus conscience des atouts des ETF, a également changé. Les clients favorisent désormais la simplicité et la transparence des coûts. De plus, la numérisation progresse également dans la gestion de patrimoine, par le biais de l’automatisation des processus, par exemple grâce à la robotique. Ces véhicules de placement accessibles en ligne permettent d’utiliser plus fréquemment les ETF car ils sont simples, efficaces et transparents.

– Que peut attendre l’épargnant de cette transformation?

– Beaucoup d’investisseurs achètent des produits financiers traditionnellement auprès d’un établissement bancaire. Les banques s’ouvrent de plus en plus aux ETF car elles peuvent obtenir un accès aux principaux marchés à des coûts avantageux. Nous assistons à un changement de paradigme et favorisons des solutions simples et avantageuses en termes de coûts. En témoignent les volumes investis dans les ETF, et notamment la demande croissante des banques et des investisseurs privés. La réglementation pourrait encore renforcer cette tendance, par exemple la directive concernant les marchés d’instruments financiers (MiFID) et la loi sur les services financiers (LSFin) pour la protection des investisseurs. En Europe, près de 1500 ETF sont disponibles sur le marché. Ces produits permettent de constituer un portefeuille largement diversifié, que ce soit par le biais d’actions, d’obligations ou de matières premières.

– Lorsque vous discutez de l’emploi des ETF avec un client, quel est le critère déterminant dans son choix? Les frais? La performance?

– Cela dépend avant tout de la préférence du client et de ses attentes par rapport au placement. J’en reviens à la signification de l’allocation d’actifs du point de vue du client. Un ETF peut être utile car il permet de simplifier la mise en œuvre de l’allocation d’actifs grâce à sa liquidité, sa simplicité et ses caractéristiques en matière de coûts.

– Est-ce que le coût est finalement le critère majeur?

– Les frais font partie des critères importants. Mais en Suisse, comme dans d’autres marchés, la liquidité, le service et une compréhension globale des besoins des clients sont très importants. Il en va de même pour l’expertise du marché, la disponibilité simple et rapide d’informations et la large palette de produits avec ou sans couverture du risque de change.

– Qui provoque le changement? Est-ce un émetteur comme BlackRock ou les grandes banques de gestion?

– La réponse est complexe. Les petits émetteurs avec des niches spécifiques ont leurs chances. Je pense ici notamment au segment «smart beta» ou aux ETF thématiques, tels que les ISR (développement durable) ou la robotique.

– Comment se développe Deutsche Asset Management en Suisse dans les ETF?

– En tant que l’un des gestionnaires de patrimoine leaders au niveau international avec une présence forte en Europe, nous sommes solidement ancrés sur le marché suisse depuis dix ans. Les investisseurs qui apprécient les places financières de Zurich et de Suisse représentent une partie importante de notre clientèle. Nous prenons très au sérieux les souhaits de nos clients et adaptons régulièrement notre offre aux préférences locales des investisseurs.

– Quels sont les thèmes les plus actuels?

– Les ETF profitent de l’actuelle tendance haussière du marché des actions. Les investisseurs institutionnels utilisent de plus en plus les ETF pour s’y positionner. La seconde tendance concerne les obligations d’entreprise et les titres à rendement élevé. Cette année, 33% de la croissance des ETF est venue des obligations. L’éventail est bien diversifié et répond aux objectifs de placement et au profil de risque du client. Le thème «smart beta», tel que le «factor investing» (volatilité minimum, valeur, momentum) ainsi que l’innovation (robotique, numérisation) sont des segments recherchés. En outre, la demande en placements durables est nettement plus forte.

– La demande est forte en ETF obligataires, mais est-ce encore sensé d’acheter des ETF sur des obligations avec un rendement nul ou négatif? Est-ce uniquement pour minimiser les pertes?

– Il est évident que les investisseurs attachent de l’importance au rendement obtenu avec les ETF. Le marché des obligations d’entreprises offre encore des rendements positifs. Pour les obligations à haut rendement, c’est-à-dire les obligations ayant une notation inférieure à l’«investment grade», le rendement peut être un peu plus élevé, mais les risques de défaut sont également plus grands. Les obligations dans l’indice Markit iBoxx EUR Liquid High Yield, par exemple, offrent un rendement à l’échéance de 2,4%, ce qui n’est pas à négliger dans l’environnement actuel. La demande en emprunts d’Etat est nettement plus faible.

– De nombreuses banques mettent en avant les critères durables (ISR). Comment les intégrer à un bon prix?

– Parallèlement aux produits représentant un indice de durabilité, tel que l’ISR ou l’ESG, nous souhaitons nous positionner de plus en plus comme un fournisseur de solutions dans le cadre d’une allocation d’actifs durable afin de répondre aux besoins croissants des investisseurs institutionnels, mais aussi privés.

– Quel est le rôle joué par l’innovation auprès de Deutsche Asset Management?

– Un rôle important. Par le passé, nous avons prouvé à maintes reprises que nous étions en mesure de donner à nos investisseurs, grâce aux ETF, un accès à de nouvelles classes d’actifs, à de nouvelles régions et à de nouvelles stratégies. Les ETF existent en Europe depuis seulement quinze ans et Deutsche Asset Management a lancé les premiers ETF il y a dix ans. Smart beta représente un exemple actuel pour l’innovation. Nous souhaitons apporter d’autres solutions dans ce domaine, mais également dans le domaine durable. L’innovation consiste également à découvrir des tendances locales et à proposer les solutions adéquates en temps opportun. Pour y parvenir, il est très important de conserver un dialogue régulier avec nos investisseurs.

– Comment se développe le segment dit du «smart beta»?

– Nous préférons parler de «strategic beta», car le terme «smart beta» impliquerait que d’autres produits ne seraient pas «smart»… Les ETF «strategic beta» suivent généralement une approche d’investissement sur la base de règles, selon certains critères, et sans tenir compte de la capitalisation boursière. Récemment, les approches visant à réduire la volatilité (minimum volatility) ont notamment été utilisées plus fréquemment. Mais la demande en ETF basés sur des facteurs tels que la qualité et la valeur a également fortement augmenté.

– Comment évoluent les autres instruments passifs, soit les concurrents des ETF?

– Aujourd’hui, les ETF sont au centre de l’attention, même si d’autres véhicules d’investissement passifs comme les dérivés ont également leur place. Il est toutefois intéressant de constater que les Futures (instruments à terme) sont partiellement remplacés, par exemple par les ETF, en raison de leur liquidité et de leur négociabilité élevées ainsi que de leur structure de frais plus avantageuse. C’est un thème qui occupe notamment les gestionnaires d’actifs institutionnels.

– Est-ce que les discussions sur la fin des rétrocessions bénéficient aux ETF?

– Beaucoup renoncent déjà aux rétrocessions dans le conseil patrimonial suisse. Les modèles de rémunération des banques basés sur des honoraires pour le conseil (modèles «fee-based advisory») occupent notamment déjà une place importante. Le renoncement aux rétrocessions est ici total et le client paie pour la prestation de gestion de patrimoine. Les ETF occupent alors une place centrale, en vertu principalement des faibles coûts et de la diversité des possibilités d’utilisation, notamment dans le cadre d’une allocation d’actifs holistique. La demande en ETF dans ces modèles a déjà nettement augmenté.


Profil

1977: Naissance à Stuttgart.

2004: Master (MBA) en International Finance à l’Université de Saint-Gall, après un bachelor en finance à la Bristol Business School en 2001.

2004: Débute sa carrière chez Towers Watson.

2006: Distribution des produits structurés auprès de Deutsche Bank.

2009: Responsable de la distribution auprès de BlackRock/iShares en Suisse et en Allemagne.

Mai 2017: Responsable des Passive Investments Switzerland & Israel, Deutsche Asset Management, Zurich.

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