La Suisse devient «pharmacodépendante»

Exportations A l’étranger, le pays gagne plus de 4 francs sur 10 grâce à la pharma et à la chimie

Les horlogers et bijoutiers gagnent aussi en importance, grâce à la Chine

En octobre, les exportations suisses ont battu deux records. En un seul mois, les entreprises du pays ont envoyé presque 20 milliards de francs de marchandises à l’étranger. L’autre performance inédite, elle est à trouver dans la concentration sectorielle de ces exportations: trois quarts de la croissance annuelle (de 8,1%) sont le fait de l’industrie chimique et pharmaceutique, ainsi que de l’horlogerie et de la bijouterie/joaillerie.

Ce qui pourrait n’être qu’un épisode statistique révèle en fait une tendance forte. Depuis vingt-cinq ans au moins, l’importance de la pharma et de la chimie ne cesse d’augmenter. Si bien que la Suisse n’a jamais été aussi «pharmacodépendante». Sur les dix premiers mois de l’année, ces deux branches ont compté pour plus de 41% du total des marchandises exportées. Une proportion record et une part qui a presque doublé, depuis le début des années 1990, essentiellement grâce à la pharma (voir graphique).

La bonne nouvelle, c’est que ce secteur, largement prédominant donc, est très peu cyclique. Il offre une précieuse stabilité aux échanges commerciaux helvétiques. «La pharma a toujours été un pilier important. Elle a permis aux exportations de se maintenir au-dessus de la moyenne internationale, ces dernières années», salue le chef économiste d’economiesuisse, Rudolf Minsch. Le secteur profite en effet d’une demande qui progresse de manière structurelle. Bon an, mal an, la consommation mondiale de médicaments augmente.

Autre illustration chiffrée de cette montée en puissance: en 1998, le poids de la pharma dans le PIB suisse se limitait à 2,1%. A fin 2013, il avait presque doublé, à 3,95%. Il faut dire qu’à l’inverse d’autres secteurs industriels, la pharma ne délocalise pas, ou très peu. Le franc fort lui fait moins mal qu’à d’autres. Il pèse moins sur ses marges. Le secteur emploie directement près de 40 000 personnes dans le pays et ne détruit que rarement des places de travail.

«C’est l’une des branches de Suisse qui est la moins pénalisée par les hauts salaires dans le pays, ajoute l’économiste de Credit Suisse Andreas Christen. Elle affiche la plus haute productivité du travail.» En 2012, elle culminait à 488 165 francs par employé, alors que la moyenne nationale avoisinait 124 000 francs.

Mais il y a un revers à la médaille. Cet ascendant pharmaceutique est en partie la conséquence des difficultés d’autres secteurs, comme celui des métaux et des machines, qui peinent à retrouver leurs niveaux d’avant la crise financière. Le phénomène traduit aussi une baisse de la diversification de l’économie suisse. Un danger? «Parler de danger serait exagéré, coupe Andreas Christen. Mais il est vrai que sur le long terme, une meilleure diversification serait souhaitable. Moins une économie est variée, plus les risques sont concentrés.»

Les risques, comme déjà dit, ils ne sont pas vraiment conjoncturels. Ils se situent surtout dans la pression généralisée sur les coûts de la santé. Depuis la crise, on l’a dit et répété, les budgets publics sont plus serrés. Ceux dédiés à la santé ne font pas exception. Et nul besoin d’aller très loin pour en percevoir les effets. Le marché helvétique de la pharma a connu un coup d’arrêt, en 2013. Il a stagné, à 5,07 milliards de francs, selon Interpharma, l’association faîtière de la branche. L’année précédente, il avait progressé de 2,2%. «Cette situation, en dépit de la croissance de la population, de son vieillissement et de l’élargissement de la gamme de médicaments, est due aux mesures de réductions de coûts», explique le lobby, dans son dernier rapport annuel. Les mesures d’économies, ajoute Interpharma, sont surtout réalisées via la promotion de médicaments génériques.

Encore une fois, le coup de frein n’est pas que suisse. Il est global. Si bien qu’après une progression constante de son poids dans l’économie suisse, la pharma fait du surplace depuis trois ans. Elle ne parvient plus à dépasser le seuil des 4% du PIB, qu’elle avait franchi entre 2006 et 2010. La Suisse ne réduira pourtant pas sa dépendance aux produits pharmaceutiques de sitôt. «De tous les secteurs en Suisse, la pharma est celui pour lequel nous avons les prévisions les plus optimistes, dans un horizon de trois à cinq ans», reprend l’expert de Credit Suisse Andreas Christen.

Pour Rudolf Minsch d’economiesuisse, la reprise de l’économie mondiale rétablira quand même un certain équilibre, car elle bénéficiera davantage à d’autres secteurs, eux plus sensibles aux cycles. «D’autres branches, comme l’horlogerie ou les medtechs, vont connaître une croissance supérieure, à l’exportation», prévoit-il.

Pour la première d’entre elles, c’est déjà le cas. Les ventes de montres, de bijoux et de joaillerie à l’étranger ne cessent elles aussi de prendre du poids, avec une part de 15% des exportations suisses, contre moins de 10%, il y a vingt-cinq ans.

La recette utilisée par les acteurs du luxe est connue: ils ont su rapidement conquérir des nouveaux marchés et profiter à plein du remarquable essor de la Chine, notamment. Jusqu’ici, cette année, Hongkong et la Chine ont absorbé 25% des exportations horlogères, contre 14%, il y a quinze ans.

«Une meilleure diversification serait souhaitable à long terme, pour éviter de concentrer les risques»